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Mosquées : Prière de patienter !

le 27/06/2015

Les musulmans représenteraient 20 % de la population en Paca. Principe de laïcité oblige, ceux qui le souhaitent devraient pouvoir prier dans des lieux dignes. Mais dans la région, les projets de mosquées ont du mal à voir le jour…

« Celui qui construit une mosquée pour Allah, Allah lui construit une demeure au paradis », dit le Coran. En Paca, nombreux sont ceux qui risquent de dormir dehors une fois là-haut ! Dans la région, qui compterait un million de musulmans (1), l’islam a du mal à « sortir des caves », faute de lieux appropriés : grands projets à la traîne, querelles internes, élus réfractaires…

Marseille en tête… Deux grosses pierres bloquent l’ouverture d’un portail en fer surmonté de fils barbelés, rien qui ne dissuade pourtant d’entrer si l’on en croit les matelas et autres détritus qui jonchent les 8 600 m2 de terrain des anciens abattoirs de St Louis dans les quartiers nord de Marseille (15ème). Sur l’une des pierres, un gros LOL est tagué en bleu. « Une vaste blague cette mosquée ! », ironise Ahmed, habitant du quartier qui, comme de nombreux musulmans peu fortunés, s’est délesté de quelques centaines d’euros dans l’espoir de voir surgir en ce lieu la première mosquée de France avec une salle de prière de 3 500 m2 pouvant accueillir 7 000 fidèles.

Pas l’ombre d’un minaret

Promise en 2001 par un Gaudin fraichement réélu, 14 ans plus tard et, hormis la pose d’une première et dernière pierre en 2010, il n’y a toujours pas l’ombre d’un minaret… En 2006, la délibération du conseil municipal qui accorde un bail emphytéotique de 99 ans et un loyer annuel de 300 euros à l’association qui gère le projet, est attaquée par l’extrême droite. Le FN, le MNR et le MPF accusent la mairie de « subvention déguisée » remettant en cause la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. En 2007, le tribunal administratif leur donne raison. Une nouvelle délibération abaisse alors le bail emphytéotique à 50 ans et augmente le loyer à 24 000 euros par an. Un loyer payé en pure perte par l’association depuis 8 ans pour… une friche ! A quelques mètres de là, la cloche sonne la fin des cours à l’école catholique St Louis qui, en 2006 elle aussi, avait bénéficié d’un bail emphytéotique de 99 ans pour 150 euros de loyers annuels auxquels l’extrême droite n’a jamais rien trouvé à redire…

Aujourd’hui, entre bisbilles internes et finances en berne, tout est à l’arrêt d’autant plus que la mairie réclame 2 millions d’euros à l’association sur les 22 millions estimés du projet final pour raser l’ancien abattoir que cette dernière ne souhaite pas garder, car non dirigé vers la Mecque. Ce qui a le don d’énerver Chérif Lounes, fondateur et administrateur de l’Association des familles musulmanes de Provence (AFMP) : « Peu importe, il suffisait à l’intérieur de diriger les tapis vers la Mecque ! » Il pointe du doigt des responsables associatifs qui ont eu la folie des grandeurs. « Beaucoup de pauvres gens ont donné parfois jusqu’à leur or pour quelque chose d’irréalisable ! Ce projet est plombé parce qu’il y a trop de conditions que l’association n’a pas su négocier. »

Des fidèles qui se sentent floués, une mairie qui n’a rien à dire au Ravi sur le sujet mais dont le chargé de mission, Salah Bariki, a déclaré à Libération en mars dernier que « le dossier [était] terminé » et des financeurs étrangers échaudés (2) : la seule qui semble y croire encore c’est Fatima Orsatelli, trésorière de l’association, devenue entre temps conseillère régionale apparentée PS. Elle accuse des problèmes techniques et un printemps arabe qui a détourné les regards vers d’autres préoccupations. Elle a demandé un audit financier dont les résultats seront débattus en assemblée générale sous peu. Mais pour l’élue une chose est sûre, dans une ville qui compte 250 000 musulmans (1) plus que symboliquement, « cette mosquée est nécessaire ! »

Rachline et son prêchi-prêcha

A 150 kilomètres de là, dans le quartier de la Gabelle à Fréjus (83), les travaux de la mosquée ont repris. En décembre dernier, le tribunal administratif de Toulon a en effet rejeté l’arrêté pris par le maire FN David Rachline accusant l’association El Fath de ne pas avoir débuté le chantier dans les délais impartis. En 2011, Elie Brun, ancien maire UMP condamné à 5 ans d’inéligibilité pour prise illégale d’intérêts, octroie ce permis dans le cadre du plan de rénovation urbaine. « Il ne s’agissait pas de créer un nouveau lieu de culte mais de remplacer les trois garages qui en faisaient office, insiste Elsa Di Méo, conseillère régionale PS et fondatrice de Ensemble contre le FN à Fréjus. Et à l’époque, cette décision avait donné lieu à un débat entre les différents partenaires. » Pour Brun, cette mosquée conforte surtout sa mainmise sur le quartier avec pour but d’asseoir sa politique clientéliste jusqu’au soir du second tour des municipales de 2014 où, constatant le score élevé du FN à La Gabelle, il en oublie les caméras et lâche un : « Avec ce que j’ai fait pour eux putain. Ils iront faire leur mosquée tous seuls, qu’ils ne m’emmerdent plus ! »

Rachline a fait campagne contre la mosquée et pour un référendum. Puis plus rien. Ce serait sous la pression du site FrançaisDeSouche.com regroupant l’électorat extrême droitier 2.0 qu’il aurait finalement pris son arrêté visant à stopper le chantier. « C’est un sujet qui lui sert trop ! Sa communication politique c’est de dire qu’il va faire et de ne rien faire au final ! », explique Elsa Di Méo. Reste le recours du député-maire UMP de St Raphaël, Georges Ginesta, déposé fin 2013 visant, pour faire de la surenchère face au FN, le permis de construire...

Des projets de mosquée souvent plus petits se dessinent dans les Bouches-du-Rhône, aux Cèdres (13ème), à la Busserine (14ème) ou encore à Vitrolles dont le chantier vient d’ouvrir. La mairie PS de la ville, jadis gérée par les Mégret, a accordé un bail emphytéotique de 99 ans pour 1 euro symbolique par an. A Marseille, la mosquée de la Porte d’Aix, la plus ancienne de la région (1975), a réussi à réunir le million d’euros et a bien entamé les travaux jusqu’à ce qu’au mois de mars son entrée soit murée sur décision de justice (appel en cours), conséquence de discordes entre l’ancien et le nouveau bureau de l’association.

Selon les responsables interrogés, ces projets sont financés uniquement par les fidèles. Ce qui laisse Fatima Orsatelli perplexe : « Quand on voit certains quartiers avec une majorité de population en difficulté sociale et économique, on peut se poser la question… Il faut plus de transparence. C’est à l’Etat de mettre les pieds là où il ne faut pas, plutôt que d’avoir parfois un comportement de complaisance. » La mosquée Iqraa de Cannes La Bocca (06), inaugurée en avril 2014, est l’une des rares à avoir annoncé la couleur. Elle est le fruit de l’homme d’affaire saoudien Saleh Abdullah Kamel qui a investi 2 millions d’euros. Il est considéré comme « presque laïc », nous confie un responsable associatif, tout en étant lié à la famille royale. Un imam a été limogé pour avoir tenu un prêche jugé trop politique faisant l’éloge du président turc Erdogan et de l’égyptien Mohamed Morsi, proche des frères musulmans.

Tant que l’islam n’est pas structuré en France, Christian Estrosi député maire UMP de Nice (06) refuse toute nouvelle construction (Nice-Matin du 6 avril 2015). L’association des musulmans des Alpes-Maritimes a demandé un rapport effectué par un organisme d’Etat sur la communauté musulmane et son besoin en lieux de culte. « On veut quelque chose d’officiel, précise Otmane Aissaoui, président de l’association. Après les événements tragiques du 7 janvier, nous devons prendre nos responsabilités. Il faut que les musulmans s’organisent, que nos imams soient formés (3), que l’on devienne un islam visible, que nos jeunes puissent s’identifier à de beaux édifices et non plus qu’ils se cachent pour prier. Il faut renforcer le vivre ensemble pour lutter contre l’extrémisme. Mais pour cela, les élus doivent encourager un islam de France visible et républicain pour que catholiques, juifs et musulmans soient sur un même pied d’égalité. »

Samantha Rouchard

1. Selon le CRCM (Conseil régional du culte musulman). Mais l’interdiction de tout dénombrement portant sur l’appartenance ethnique ou religieuse en fait une approximation.

2. La mairie a autorisé les apports financiers des pays étrangers dans la limite de 20 % afin qu’aucun n’ait la mainmise sur le projet. L’Algérie a fait un premier chèque de 160 000 euros sur les 7 millions promis, la communauté comorienne 60 000 euros et le président du Sénégal 50 000 euros. Le Maroc attend le démarrage des travaux…

3. L’UMF (L’Union des mosquées de France), qui a lancé en juin dernier les « Etats généraux contre le radicalisme », va remettre sous peu son rapport au gouvernement. Dont l’un des points importants est la formation des imams et le contrôle de l’enseignement religieux dans les mosquées (Cf « Voir la Syrie et mourir », le Ravi n° ;120).

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