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« C’est l’intimité d’un quartier qu’on essaie de décrypter »

Et si la culture était vraiment accessible à tous ?
le 15/10/2015

Comme les femmes de la cité de la Castellane (Marseille), mais à mille kilomètres des quartiers Nord, dans le quartier populaire de Schaerbeek à Bruxelles, d’autres femmes se retrouvent chaque semaine pour réaliser leur « Journal intime de quartier ». Créé en 2014, écrit en plusieurs langues, ce journal laisse la plume à des citoyennes issues de cultures diverses et qui autour d’un thème central interrogent différents angles. Rencontre - par skype ! - avec Mélanie et Adèle, fondatrices et animatrices ainsi que Sissoko et Aline, membres de la rédaction.

Pourquoi avoir choisi ce titre : « Journal intime de quartier » ?

Adèle  : « Journal intime » c’est se dévoiler, parler de soi. Mais ce n’est pas seulement individuel, ça signifie aussi se rencontrer les uns les autres. C’est donc un peu l’intimité d’un quartier qu’on essaie de décrypter.

Justement, pouvez-vous nous décrire votre quartier, Schaerbeek ?

Adèle  : A Bruxelles c’est assez spécial car la population immigrée et les personnes les plus pauvres habitent près du centre-ville. Schaerbeek est l’un de ces quartiers ouverts sur le centre et où différentes cultures vivent ensemble, on y trouve une forte communauté marocaine et turque.

Dans votre journal, vous écrivez en plusieurs langues. Pourquoi ce choix ?

Mélanie : Pour toucher justement un maximum de personnes… Les femmes turques qui ne parlent pas très bien français se sentent touchées, parce que c’est dans leur langue, et ça leur donne envie de participer, ou de parler, de voir qu’elles ne sont pas seules. D’ailleurs, certaines participantes ne parlent pas du tout le français.

Sissoko : Ça fait partie de notre stratégie aussi, pour que les gens s’intéressent au journal car ici à Bruxelles comme chez vous, c’est multiculturel. Plus on utilise de langues et plus on va toucher de personnes.

A qui s’adresse votre journal ?

Mélanie : D’abord peut-être au quartier, parce qu’on écrit des choses qui sont quand même liées à la proximité… Puis à Bruxelles, largement, et même à l’extérieur car il y a des informations vraiment générales. On insère aussi des cartes dans le journal qui contiennent des bons plans et des lieux en lien avec le thème… Par exemple pour le dernier numéro sur la violence, on a indiqué des lieux de prévention et donné des contacts médicaux situés dans tout Bruxelles.

Sissoko : Après, on essaie aussi de faire en sorte que d’autres personnes qui ne nous connaissent pas du tout entendent parler du journal et entendent ce que l’on a à dire. Que les gens se rencontrent autour de ça et discutent autour de ce que l’on écrit.

La violence est le thème principal de votre dernier numéro. Est-ce que vous êtes beaucoup touché par la violence dans ce quartier ?

Sissoko : Moi qui vous parle comme ça, j’ai été victime de la violence. Il y a pas mal de gens qui ont été touchés d’une manière ou d’une autre.

Est-ce que vous pensez que vous avez réussi à faire passer le message que vous souhaitiez en traitant ce sujet ?

Mélanie : Il y a toujours beaucoup de travail à faire. Chacun prend ce qu’il peut prendre. Il y a beaucoup de contenus différents, chacun va y trouver son compte. Je ne pense pas que l’on réponde à toute la problématique car c’est trop compliqué mais on a essayé de l’aborder le mieux possible avec ce que chacun avait à en dire.

Sissoko : Après la sortie de chaque journal, on fait une auto-évaluation sur ce qu’on a réussi à faire passer et sur ce qu’il reste à faire encore.

Comment est venue l’idée de faire un journal ?

Mélanie : Adèle et moi avons fait des études artistiques, et nous avions envie d’ouvrir nos moyens d’expression et de transmettre ce que nous avions appris à l’école à d’autres personnes. Mais aussi de rencontrer les gens qui vivent autour de nous. Nous avons mis en place ce journal au sein de la Maison des femmes de Schaerbeek et il y a de plus en plus de participantes.

Pourquoi avec des femmes uniquement ?

Adèle  : En fait, on a aussi de temps en temps des hommes qui participent, mais l’idée d’être entre femmes c’est que parfois ça permet d’être un peu plus libres dans les discussions, mais on n’est pas contre les hommes ! [rires]

Vous êtes nombreuses dans le groupe ?

Adèle  : Les premières fois, on a lancé un appel en disant « On commence un journal, qui a envie de participer ? », et petit à petit des gens sont venus. Pour le troisième numéro, on est déjà un petit comité avec des gens qui s’impliquent vraiment et qui ont envie de rester.

Est-ce que vous décidez des sujets ensemble ?

Sissoko : Les articles qui sont dans le journal ne sont pas parachutés comme ça ! On est une association donc chacune a son mot à dire mais la décision se prend en groupe.

Adèle  : Le thème du dernier numéro est venu aussi parce qu’on travaille avec une association qui nous a demandé de faire des cartes postales à distribuer dans la rue pour la journée contre la violence faite aux femmes. Le thème du troisième numéro se décidera ensemble, mais ça tournera probablement autour des questions de culture, de liberté, de religion… Ce sont des thèmes d’actualité qui font l’unanimité et le plus débat.

Quelle satisfaction tirez-vous de votre journal ?

Sissoko : Beaucoup de bien, ne serait-ce que pendant les séances entre nous, ça crée une émulation. Le fait même qu’on communique avec d’autres personnes, ça nous permet d’être plus à l’aise. C’est comme si on laissait une porte ouverte à tout le monde. Et le jour du lancement du journal, il y a des gens qui nous ont dit que c’était vraiment un grand projet, on a reçu des messages d’un peu partout et on nous a félicitées. Donc ça veut dire que c’est un projet qui intéresse les gens.

Est-ce que vous avez l’intention de continuer ?

Sissoko : Notre devise c’est « la vie continue, on doit aller jusqu’au bout », ça veut simplement dire que l’on n’est pas prêtes de s’arrêter !

Propos recueillis par Fadila, Farida, Francesca, Hayette, Sakina et Samia.



Making Off

Farida : «  C’est bien car malgré la distance, on a pu communiquer ! Pour nous qui sommes coincées dans notre quartier et elles en Belgique, c’est un vrai échange de cultures.  »

Pour Francesca, fondatrice et animatrice de l’association 3.2.1 comme pour Adèle et Mélanie, le prochain échange se fera de vive voix, à Schaerbeek ou à la Castellane, cela reste à définir. Mais pour sûr, si la première rencontre fut belle, la suite le sera tout autant.

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De la Castellane à Schaerbeek

Adèle Jacot, née en Suisse, urbaniste de formation, et Mélanie Peduzzi, née en Bretagne, diplômée des Beaux Arts, vivent en Belgique depuis cinq ans et sont à l’origine du « Journal intime de quartier » au sein duquel des femmes de différentes cultures - à l’image du quartier de Schaerbeek à Bruxelles où elles se réunissent - prennent la parole et écrivent. Elles ont débuté par une collecte de fonds sur internet qui leur a permis de récolter 4000 euros pour sortir le premier numéro en juin 2014. Les femmes de la Castellane les considèrent désormais comme « leurs sosies belges ».

@-Leravi - http://www.leravi.org