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Ceux qui migrent prendront le train

Reportage aux côtés des réfugiés, immigrès, qui fuient la guerre et la misère...
le 30/10/2015

Ils ont fui la guerre, les dictatures, la famine... Les plus chanceux arrivent sur les côtes européennes, les autres meurent noyés dans la cale d’un bateau ou asphyxiés à l’arrière d’une camionnette. Reportage de Vintimille à Marseille sur ceux venus chercher une vie meilleure…

Vintimille, ville côtière sur la Riviera italienne, les touristes nagent la brasse dans une mer d’huile. A quelques centaines de mètres, assis devant la gare, Walid, Sabit et Alwathiq tuent le temps en attendant d’oser sauter dans un train pour la France, prochaine étape de leur long périple. On les appelle les migrants, pas les réfugiés, statut que la plupart devraient pourtant obtenir puisqu’ils ont fui la guerre et les persécutions. Un choix sémantique qui induit aussi un choix politique et qui permet de les pointer du doigt plus sereinement. Ils viennent de Syrie, d’Afghanistan, d’Erythrée, ou comme ceux que nous rencontrons aujourd’hui, du Soudan… Depuis janvier, ils sont plus de 300 000 à avoir traversé la Méditerranée sur des rafiots de fortune pour accoster en Grèce ou dans le sud de l’Italie mais ils sont aussi plus de 2 500 à avoir sombré en mer… (1)

Adossé à la gare, le camp de la Croix-Rouge italienne est interdit aux journalistes sauf accréditation de la préfecture qui se situe à 60 kilomètres de là (2). Walid et ses compagnons, eux, acceptent volontiers de nous raconter leur histoire. Arrivés depuis six jours, ils ont une vingtaine d’années. La plupart sont diplômés. Alwathiq, qui signifie «  celui qui fait confiance à Dieu  » en arabe et qui se demande à qui d’autre il pourrait bien faire confiance d’ailleurs, étudie le droit dans son pays. Il parle anglais couramment, la seconde langue après l’arabe au Soudan. Un voyage coûte cher (environ 3000 euros) : les familles envoient les meilleurs. Son objectif est de rejoindre l’Angleterre, même s’il connaît le sort des migrants de Calais.

Passer la frontière

Chaque jour, une trentaine de trains circulent entre Vintimille et Nice. Ils sont nombreux à tenter leur chance avant d’être bien souvent stoppés à Menton-Garavan, première gare française après la frontière. «  Tous les soirs, on voit revenir ceux qui sont partis le matin… Ce n’est pas très motivant  », explique Walid. Mohamed, une trentaine d’années, partira peut-être ce soir : «  Moi je veux aller à Cannes et s’ils m’arrêtent je courrai tellement vite qu’ils ne me rattraperont pas !  » Mais Mohamed n’a pas vraiment le physique d’un sprinter, ce qui fait rire l’assemblée. C’est décidé, Adam, 21 ans, son petit frère Salim et leur ami Ahmed prendront le train de 14h36. Un minuscule sac à dos pour trois. Salim a acheté les billets. Il ironise : «  Trois noirs qui voyagent ensemble alors qu’il n’y a que des blancs ici, c’est pas vraiment discret !  » Quelques embrassades rapides et c’est le départ…

Chacun gère son stress comme il peut, Ahmed reste silencieux en regardant le paysage azuréen qui défile sous ses yeux. Les deux frères, eux, ont besoin de parler : le voyage jusqu’en Egypte, la traversée à 300 sur une embarcation en bois «  qui craquait tellement pendant la nuit qu’on a cru mourir plusieurs fois  », raconte Adam, puis l’horreur du Darfour… «  Tu sais, là-bas on te tue pour rien, ici c’est la liberté, on est venus pour être sauvés  », explique Salim. Neuf minutes de train séparent Vintimille de Menton-Garavan, c’est court neuf minutes, sauf quand notre avenir ne tient qu’à ça… Salim regarde par la vitre et, désignant la Méditerranée qui s’étend à perte de vue, nous interroge : «  C’est une rivière ou la mer ?  » Et nous de répondre interloqués : «  C’est ce que tu as traversé !  » «  Wahou, on était là-dessus !  », s’exclame le jeune homme qui réalise à l’instant le chemin parcouru. Le TER longe alors la piscine d’un hôtel dans laquelle des vacanciers barbotent. «  Life is money, right ?  » (3), nous lance Salim. «  Non, la vie c’est l’amour, la liberté, la solidarité et juste assez d’argent pour vivre convenablement…  »  : il est jeune, notre rencontre est brève et nous ne voulons pas qu’il ait fait tout ce chemin en croyant que la vie ne fait que se monnayer. La réponse semble le soulager. Il sourit.

Le train ralentit, les visages se crispent. Bienvenue à Menton-Garavan. Un CRS lance un « Bonjour » auquel les garçons répondent en anglais, l’agent leur demande leurs papiers… Le voyage s’arrête là. Pour aujourd’hui en tout cas. Le contrôle est succinct. Notre nouveau statut de «  première journaliste croisée sur cette ligne  » ne nous autorise pas, pour autant, à les accompagner à la police aux frontières qui décidera de leur sort (4). On nous permet un au revoir. Ahmed tremble de tout son être, nos bras le serrent très fort.

Contrôle au faciès

Train suivant, rebelote. D’autres CRS débarquent et foncent sur le premier noir du wagon. Manque de bol, il est antillais ! Ils foncent alors sur le second, re-manque de bol, il est ivoirien, réfugié politique en Italie depuis 2008… Mauvaise pioche ce coup-ci. Mais par jour, c’est entre 50 et 100 migrants qui sont arrêtés à cette gare. Notre train poursuit sa route. Une dépêche AFP tombe : 55 migrants ont été retrouvés morts dans la cale d’un bateau au large de la Libye… 

Ceux qui parviendront jusqu’à Nice poursuivront leur périple vers Marseille, encore et toujours la peur au ventre. Nous arrivons gare St Charles, il est 20h45. Une jeune femme croise notre regard et nous demande de l’aider, dans un anglais timide, à acheter trois billets pour Paris. Elle a l’argent, elle veut juste un traducteur. Mais aucun train avant demain matin… Son regard s’assombrit, son corps est exténué. Elle s’appelle Samia. Elle est soudanaise et avec ses deux frères, dont un adolescent, ils ont emprunté le même chemin périlleux que les autres. Paris est leur terminus, de la famille les y attend. On se dit qu’il n’y a pas de hasards, qu’il n’y a que des rencontres, alors si ce soir nous sommes inquiets de ne pas savoir où Adam, Salim et Ahmed dormiront, une chose est certaine : Samia et ses frères ne passeront pas la nuit dehors (5).

Samantha Rouchard

1. Chiffres du Haut Commissariat de l’ONU pour les Réfugiés (HCR), au 28 août 2015.

2. Un autre camp baptisé « Présidio », autogéré par le collectif No Border et des migrants, est installé à la frontière terrestre entre l’Italie et la France.

3. «  La vie, c’est de l’argent, pas vrai ?  »

4. Le plus souvent, ils sont renvoyés vers l’Italie (dernier pays traversé). Les mineurs sont mis sous protection de l’aide à l’enfance et hébergés dans un centre de vacances à Menton jusqu’à la mi-octobre. Les tests osseux prônés par le président du département 06, Eric Ciotti (L R) - dont la protection de l’enfance est une des compétences - n’ont pas cours pour l’instant. Le Conseil régional Paca a voté une motion à l’unanimité de la majorité pour la réouverture de la base aérienne de Roquebrune Cap Martin (06) pour un accueil digne des migrants dans le respect de la charte européenne.

5. Adam a été renvoyé à Vintimille le soir même. Salim et Ahmed ont été confiés à la protection de l’enfance de Menton. Samia et ses frères ont pris le premier train pour Paris, et sont arrivés à destination sans encombre.

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CRS PAS SS

Témoignage désabusé d’un CRS dont le boulot consiste à stopper les migrants.

« Alors que dans un train lambda en France, on ne peut pas contrôler n’importe quel voyageur, au niveau des étrangers dans les gares internationales il n’y a aucune restriction, idem dans une bande de 20 kilomètres après la frontière. C’est pas "open bar", mais l’Etat est beaucoup plus souple… Notre boulot, c’est juste de faire perdre du temps aux migrants mais s’ils veulent passer, ils finiront par y arriver.

Je suis rentré dans la police pour arrêter des "méchants", et non pour interpeller des gens qui veulent vivre une vie meilleure. Mais il y a pas mal de racisme dans mon métier et y’en a certains que ça fait vibrer de faire ça. Si j’assistais à de la maltraitance physique, là je m’interposerais. Je pense qu’ils viennent de tellement loin et ont vécu tellement de choses qu’ils relativisent tout ça. Ils ne fuient pas en nous voyant, ils ont compris qu’on ne servait à rien, qu’on est juste là pour les ralentir.

Le contrôle se fait 100 % au faciès. Si le gars est noir, qu’il est mal sapé et qu’il ne parle pas français, il est foutu. Les procès verbaux sont pré-remplis et très sommaires. On se base sur des identités déclarées, c’est-à-dire "Monsieur X se disant untel". Si on faisait des procédures aussi mal ficelées pour des délits suivis par des avocats français, c’est sûr qu’elles seraient cassées. Mais ça donne un badigeon de l’égalité et ça fait gonfler les statistiques, parce qu’on ne travaille pas pour arrêter le problème mais pour que les politiques disent qu’ils se sont occupés du problème. Et pour que Cazeneuve brandisse des chiffres. »

Propos recueillis par S. R.

@-Leravi - http://www.leravi.org