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le Ravi sur le Bosphore

Presse pas pareille méditerranéenne
le 18/01/2016

Dans sa croisière méditerranéenne, le Ravi accoste en Turquie où la répression envers les médias et les journalistes est au plus haut niveau, mais où, malgré tout, une presse alternative florissante fait acte de résistance.

« Mon bureau a deux fenêtres : l’une donne sur un cimetière, l’autre sur le palais de justice. Ce sont les lieux les plus visités par les journalistes turcs », déclarait le 17 novembre Can Dündar, directeur de la rédaction du quotidien Cumhuriyet (La République) en recevant le Prix de la liberté de la presse 2015 décerné par Reporters Sans Frontières. Le 26 novembre dans la soirée (1), le journaliste est écroué et risque la prison à vie, accusé « d’espionnage, divulgation de secrets d’Etat et propagande pour une organisation terroriste ». En cause, la publication d’un article en mai dernier sur des livraisons d’armes par les services secrets turcs vers la Syrie, probablement à l’État islamique.

A sa publication, l’article fait scandale et le président Recep Tayyip Erdogan (AKP, Parti de la justice et du développement) n’hésite pas à menacer Can Dündar en direct à la télévision. Lors de son procès, ce dernier rappelle à la cour la mission de sa profession : « On ne peut pas défendre l’intérêt national quand on ment. Nous, les journalistes nous ne sommes pas des fonctionnaires de l’Etat. Notre rôle est de révéler les mensonges de l’Etat. » Tiré à 50 000 exemplaires, Cumhuriyet a été créé en 1924, il est de tradition kemaliste, attaché aux valeurs républicaines, à la défense de la laïcité et des droits des femmes. Après les attentats de Charlie Hebdo, le quotidien avait choisi, malgré la censure, de publier quatre pages du satirique comprenant des caricatures de Mahomet.

Un pluralisme muselé

Mais Le journal d’opposition n’est pas le seul à s’attirer les foudres de l’AKP. Quatre jours avant les élections législatives du 1er novembre (victoire de l’AKP à la majorité absolue), la police saisit en direct deux chaînes de télévision, Bugün TV et Kanaltürk et stoppe l’impression de deux quotidiens, Bugün et Millet, tous appartenant au groupe Koza IPEK (partisan de Fethullah Gülen, ancien allié d’Erdogan devenu son pire ennemi) qui est alors accusé de « financement et propagande du terrorisme ». Des journalistes sont molestés, d’autres arrêtés et plus de 71 licenciés afin de permettre à des proches de l’AKP de reprendre en main ces médias qui désormais ne tarissent plus d’éloge sur Erdogan.

« Dans les années 90, tous les journalistes ont été affectés par des tabous militaires qui limitaient le débat démocratique, explique Erol Önderoglu, journaliste spécialiste des droits de l’homme et correspondant de Reporters sans Frontières sur place. Mais aujourd’hui, la Turquie, qui candidate pourtant depuis 15 ans pour intégrer l’Union européenne, a remplacé ces tabous par d’autres liés aux affaires financières, aux proches du gouvernement, au délit de blasphème… En rendant encore plus opaque le fonctionnement de l’appareil d’Etat. A ce jour, le journalisme d’investigation équivaut à la plus haute trahison. »

Erol Önderoglu est aussi l’un des fondateurs de Bianet, premier site web indépendant créé en 1999, né du constat de l’absence dans les médias nationaux de sujets sociaux et liés aux droits de l’homme. Début novembre, une de ses journalistes, Beyza Kural couvre une manifestation étudiante lorsqu’un policier la prend à partie et la menotte en lui disant : « Rien ne sera plus comme avant désormais. On va vous l’apprendre ! » D’autres journalistes présents ont empêché son arrestation. « Ces trois derniers mois, on dénombre 21 journalistes agressés, précise Erol Önderoglu. C’est un bilan on ne peut plus ordinaire en Turquie. »

Des journalistes en résistance

« Terrorisme », « blasphème », « propagande pour le PKK », « atteinte à l’image du président », « incitation à la révolte armée contre le gouvernement »… tous les prétextes sont bons pour museler la presse. Malgré tout, de vrais médias alternatifs tentent d’exister. Parmi eux T24, site internet créé en 2009 financé par des dons et par la production de spots publicitaires. Des journalistes de renom licenciés de grands médias écrivent pour T24. Diken en est un autre exemple, comme « une épine (traduction de Diken) dans la roseraie des médias » créée pour « secouer les racines de notre démocratie, nos libertés et défendre la laïcité » et « pour restaurer la dignité et l’honneur que mérite le métier de journaliste » explique le site.

Il existe aussi de nombreux satiriques, comme LeMan, Penguen (Pingouin) ou Uykusuz (Insomniaque) pour ne citer qu’eux. Tous ont affiché une Une « Je suis Charlie » en janvier dernier. Régulièrement menacés par les intégristes musulmans, ils sont aussi sujets à de nombreuses pressions gouvernementales. Mais depuis qu’Erdogan a attaqué en justice le dessinateur de Cumhuriyet, Musa Kart, pour l’avoir caricaturé, chaque satirique met un point d’honneur à publier à sa sortie un dessin du président, en soutien.

Concernant les médias kurdes, il existe deux quotidiens nationaux en turc et en kurde, mais lorsque le gouvernement a mis fin au processus de paix en juillet dernier, une centaine de sites kurdes comme celui de l’agence DIHA ou proche de la résistance comme celui de Sendika.org ont été supprimés. « La censure de l’internet a un caractère disproportionné en Turquie », note Erol Önderoglu. Mais beaucoup de ces sites renaissent de leurs cendres en utilisant d’autres extensions. C’est le cas de celui de DIHA qui a déjà été fermée 20 fois. Le correspondant de RSF voit dans cette créativité du peuple turc sa seule planche de salut : « Ici les caricaturistes ne se sont jamais laissés faire et les éditorialistes continuent d’écrire même licenciés. Il y a vraiment un grand combat à mener mais il tend vers une démocratie. » Reste à espérer...

1. RSF a demandé, lors du sommet UE/Turquie du 29 novembre à Bruxelles, aux Etats membres de l’Union européenne d’obtenir la libération des deux journalistes.

Samantha Rouchard

Légende du dessin : La peur. Dessin d’Izel Rozental publié le 6 octobre 2015 dans Salom, magazine à destination des juifs de Turquie. Lire interview ci-dessous.

Article publié dans le Ravi numéro 135 (Décembre 2015)

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Une actu qui ne ronronne pas !

En turc, « Kedi » signifie le chat, « Stan », le pays. « Parce que le chat n’a pas de frontières et que l’on est tous des chats de gouttière », explique Naz Oke, créatrice, rédactrice en chef, traductrice et surtout bénévole à plein temps de Kedistan (avec un A rouge cerclé). Site d’information sur la Turquie et le Moyen-Orient basé à Angers qui « ne se laisse pas caresser dans le sens du poil » comme l’indique son sous-titre. Naz Oke, d’origine turque, vit en France depuis trente ans et décide, il y a un an avec un ami, de créer un site d’information en marge des grands médias en faisant collaborer des journalistes sur le terrain (1), mais aussi des intellectuels et des artistes, tous bénévoles. Chroniques, analyses politiques, caricatures, revue de presse sur le Kurdistan : une info sérieuse et engagée mais traitée avec beaucoup d’humour. « Au départ, il s’agissait d’un projet très modeste, mais qui a fini par trouver sa place puisque nous enregistrons environ 50 000 visiteurs par mois. Nous sommes un peu dépassés ! », avoue Naz Oke qui pour l’instant finance Kedistan sur ses quelques deniers personnels. Le site devrait se structurer en association sous peu.

1. Dont Nicolas Cheviron, journaliste français installé en Turquie qui nous a été d’une aide très précieuse pour préparer cette page.

www.kedistan.net

S. R.

La Duck face d’Erdogan

Cette Une de l’hebdomadaire Nokta (Le Point-mouvance Gülen), parue en septembre 2015 et représentant Erdogan faisant un selfie devant le cercueil d’un soldat turc (s’inspirant de celle du Guardian mettant en scène Tony Blair et la guerre en Irak), a été confisquée. Les locaux du journal ont aussi été perquisitionnés et son directeur de publication a été mis en examen pour « propagande terroriste » et « insulte au chef de l’Etat ». Depuis, ce dernier ainsi que le rédacteur en chef du magazine ont été incarcérés, accusés d’« incitation à la révolte armée contre le gouvernement ». En cause une autre Une post-élection législative affichant Erdogan et un calendrier et qui titrait : « Lundi 2 novembre, le début de la guerre civile en Turquie. »

www.noktadergisi.info

S. R.

« Il y a 10 ans je pouvais dessiner ce que je voulais, ce n’est plus le cas »

Le dessinateur de presse Izel Rozental, dont les dessins illustrent cette page, a vu, depuis ses débuts dans les années 70, la liberté de la presse décliner en Turquie. Contourner la censure est devenu son quotidien. Interview.

Comment avez-vous débuté votre carrière ?

Après mon service militaire, je suis allé déposer mes dessins dans un journal que j’aimais bien à l’époque. Je me suis aperçu que le rédacteur en chef les avait corrigés avec son crayon. J’ai refusé l’argent que le journal m’offrait. Et je me suis dit qu’être corrigé et censuré tout le temps, et ne pas pouvoir m’exprimer comme je le voulais, ce n’était pas un métier pour moi. J’ai arrêté pendant 20 ans. Entre temps, j’ai créé une société de fabrication et d’importation de stylos. Je continuais de dessiner avec des copains en commentant l’actualité pour mon plaisir. Et puis un jour un dessin est passé dans les mains du journal Salom [ndlr : journal à destination des juifs de Turquie] et a fait la Une, c’était pendant la guerre du Golf. Ca fait 25 ans que je travaille pour eux.

Comment avez-vous vu la liberté de la presse péricliter en Turquie ?

Dès le premier jour je me suis battu. C’est difficile. On pense que les choses vont s’arranger et on constate que c’est de pire en pire. En tant que dessinateurs de presse, nous avons un message à donner. Ce message peut se discuter entre humains, mais ça devient difficile, j’ai même envie de dire-et ça me fait mal de le dire- impossible.

De quel ordre sont les pressions que vous subissez ?

Elles viennent de toute part. De manière assez violente. Ca n’existait pas avant. Avec internet et les réseaux sociaux c’est immédiat et les messages se provoquent l’un l’autre. Avant je répondais aux injures immédiatement avec un dessin, maintenant j’essaie d’adoucir mon esprit avant de m’exprimer. Il y a dix ans je pouvais dessiner à peu près ce que je voulais ce n’est plus le cas. Mais j’ai une parade, depuis plusieurs années j’utilise la métaphore des poissons rouges. Ces poissons pensent et se questionnent sur tous les sujets que mon rédacteur en chef ne veut pas que je traite ! Et de cette manière ça passe !

www.izelrozental.com

Propos recueillis par Samantha Rouchard

@-Leravi - http://www.leravi.org