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50 nuances de (vert de) gris

Petite visite guidée des groupuscules d’extrême droite en Paca
le 10/06/2016

Des identitaires aux royalistes en passant par les « nostalgériques » et même d’authentiques néo-nazis, notre région est celle où s’exprime dans toute sa diversité l’extrême droite.

Qui a dit que diversité et extrême droite étaient antinomiques ? Terre d’élection du Front, notre région abrite tout ce que la planète « facho » produit, des identitaires à Nice à la Ligue du Sud du côté d’Orange, en passant par les « nostalgériques » et autres cathos intégristes.

Il y a du grotesque. Comme le « Mouvement populaire nouvelle aurore » qui, fin 2014, s’en était pris à la stèle de Manoukian à Marseille. Ce qui s’était traduit par des condamnations à des travaux d’intérêt général pour Olivier Bianciotto et David Guichard. Qui ont, depuis, rejoint le Parti de la France de Carl Lang.

Du pathétique aussi avec les Antigones, ces anti-Femen qui, lorsqu’elles ne dansent pas en cercle devant la banque de France, se cachent derrière le service d’ordre de l’Action française pour une conférence sur «  la féminité dans l’antiquité gréco-romaine  », mi-avril, dans une école de commerce marseillaise.

« Blood & Honour »

Et si, dans le coin, les royalistes ont la bougeotte, c’est une autre mouvance qui s’est récemment distinguée, la région abritant la crème des néo-nazis, « Blood & Honour ». Fin mars, la gendarmerie a interpellé, pour «  association de malfaiteurs, acquisition, détention et cession d’armes en bande organisée et participation à un groupe de combat  », une dizaine d’entre eux, raflant «  11 armes d’épaule, 2 revolvers gomme-cogne, 28 armes blanches, des gilets pare-balles, des casques lourds, plusieurs drapeaux et objets nazis  ».

Parmi les interpellés, le leader, Loïc Delboy, videur dans une boîte marseillaise. S’il a refusé de nous rencontrer, voyant son nom circuler, il se fait plus disert : « On ne fait qu’organiser des concerts. Des concerts un peu particuliers mais on n’emmerde personne. Il n’y a jamais de débordement. Quant aux armes, depuis que j’ai quitté l’armée, il n’y en a plus chez moi. Y a pas plus important que d’emmerder des gens qui font des concerts ?  »

Des concerts où se produit la fine fleur du « RAC » (rock against communism). Mais aussi - et c’est ce qui semble intéresser les enquêteurs - du « free fight ». Ce qui leur aurait mis la puce à l’oreille, c’est une «  soirée d’anniversaire  » un peu spéciale fin mars en Isère.

«  Même si, en ce moment, l’extrême droite n’est pas la priorité, dès que cela touche de près ou de loin aux armes, il y a de la nervosité  », confesse un ancien « RG » qui voit « B&H » comme un «  groupe peut-être un peu plus structuré et efficace que les autres par sa dimension quasi para-militaire  ». Or, pour Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite, «  le passage par l’armée est particulièrement surveillé. Car s’y acquiert un certain savoir-faire  ».

Dans l’est, en 2014, une branche de « B & H » qui se présentait comme une «  organisation terroriste  » avec photos de militants en arme à l’appui, avait été démantelée. Et si, sur Facebook, en 2010, il appelait à «  casser du bougnoul  », sur le site de « B&H Hexagone », le leader marseillais se veut plus « mesuré ». Dans une interview de 2012, il dénonce «  l’état catastrophique  » de Marseille «  où les blancs ne sont plus majoritaires  », il fustige les «  identitaires  » qui «  passent des alliances avec des organisations juives  » et se veut plus clément avec Jean-Marie Le Pen : «  C’est un personnage important qui a su imposer le premier des idées nationalistes, un homme politique qui ne pouvait pas dire tout ce qu’il voulait. Au fond, il partage les mêmes idées que nous.  »

Recentrage et décentrés

Côté « antifa », d’aucuns estiment que le conseiller régional niçois Philippe Vardon, identitaire passé au FN ayant fait partie du groupe de rock identitaire « Fraction », n’a pu que croiser la route de « B & H ». Interrogé par La Provence, il élude la question. Car, officiellement, il n’y a plus de lien entre le FN et ces militants encombrants. Même si, du côté de Fréjus, certains réseaux semblent encore vivaces...

«  Si quelqu’un vient au FN pour défendre la race blanche, la France catholique ou ce genre de conneries, je lui montre la porte, tonne Gaëtan Dussausaye, le patron du FNJ. Mais, dans ces groupuscules, seule une poignée épouse réellement l’idéologie. La plupart cherche juste un peu d’adrénaline. Et puis, on a chez nous des anciens du PS, de l’UMP. On sait que, lorsqu’on est jeune, on peut faire des erreurs.  »

Pour Camus, «  sur Marseille, les liens entre le FN et l’AF sont de notoriété publique, comme ceux entre Marion Maréchal-Le Pen et des anciens du GUD. Mais il n’y a plus de place pour les skins au FN. Et ce "recentrage" ne peut que renforcer de tels groupuscules.  » Avec, comme le note un policier, sur le terrain, des chemins qui se croisent. Au banquet de Jean-Marie Le Pen, en marge de l’université du FN, on tombera sur Bianciotto. Qui, à en croire le site antifa «  la Horde  », lors d’une cérémonie de « nostalgériques », aurait côtoyé le frontiste marseillais Stéphane Ravier. Ce dernier n’ayant jamais fait mystère de ses sympathies pour les militants de l’AF.

Emblématique de cette proximité ? Comme nous le raconte un antifa marseillais, lors des réunions visant à mettre en place les « Jeunesses nationalistes » à Marseille fin 2012, se seraient croisés des anciens du FN, de l’AF mais aussi un certain... Loïc Delboy. Ainsi qu’un obscur candidat du FN, Christophe Pietrucci. Qui, lui, s’est fait connaître avec un site de vente en ligne de... matériel militaire (cf le Ravi n°110) ! en mars 2016, ce site - Eurokaner - a été mis en liquidation judiciaire au grand mécontentement de clients protestant de ne pas avoir reçu leur commande. Malgré toutes nos tentatives, nous n’avons pu le joindre. Peut-être s’est-il mis au vert (de gris)...

Sébastien Boistel

Enquête publiée dans le Ravi n°140, daté mai 2016

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Bleu, blanc, jaune…

La présence des royalistes de l’Action française dans le centre ville de Marseille mobilise des "antifas". Reportage.

Les yeux sont bleus, la peau est blanche, les brassards jaunes… Au fond, quelques drapeaux qui bougent. Gantés, la mèche sur le côté, un casque au coude : c’est fou le nombre de motards chez les royalistes ! « On est plus adepte du scooter, ironise Francis Venciton, militant de l’Action Française au discret petit rat sur son blouson. A Marseille, c’est le plus pratique. »

Mais ce matin, rue Navarin, impossible de circuler. Une dizaine de véhicules de police bloquent cet étroit boyau du centre ville de Marseille. Car, au 14, on y trouve la SCI du « cochonnet » dont les gérants sont les principaux animateurs de l’AF, groupuscule royaliste qui fait pas mal parler de lui : perturbation d’un débat sur l’extrême droite à Science Po, des vœux du député-maire PS Jean-David Ciot, d’une réunion des Républicains, retraite au flambeau à Roquevaire où est enterré Charles Maurras…

Non contents de prêter main forte au frontiste marseillais Stéphane Ravier, ces militants ont pu, par le passé, faire le service d’ordre pour Alain Soral ou, plus récemment, les Antigones. « Moi-même, je suis allé à une conférence de la féministe Judith Butler, rétorque cet habitué de Radio Courtoisie. Nos militants sont libres. Nous ne sommes qu’une organisation de formation. Et l’on n’est pas aussi remuants que ça. Mais il y a un tel affaissement de l’action politique qu’on peut apparaître comme des zèbres. On est donc peut-être un peu plus remuants que la nuit debout... »

Une proximité insupportable pour les antifascistes marseillais qui ont décidé d’organiser une « bouffe contre l’extrême droite ». Car, comme ils ont pu le clamer par le passé, « l’extrême droite ne se combat pas dans les urnes ». Certes. Mais alors où ? Sur internet ? Par voie de presse, en distillant, ça et là, quelques tuyaux ? L’Action antifasciste Marseille a choisi de s’opposer dans la rue en informant le quartier sur la véritable identité de ces voisins qui, d’ordinaire, se contentent d’organiser au « local de l’aspic » quelques conférences. Mais qui ont cru bon, là, de faire appel à du renfort et de repeindre le quartier en jaune et bleu avec leurs affiches à fleur de lys.

Alors que la police protège, sans renâcler, les militants d’extrême droite et que les antifas crient « reviens, Robespierre, y a du travail à faire », une riveraine nous dit être « sur le cul. Je n’imaginais pas avoir de tels voisins. Quand ce matin, j’ai entendu "Vive le roi", je n’y croyais pas ! »

Face au déploiement policier et pendant que ses troupes ânonnent « les Camelots du roi », le chargé de com’ de l’AF se dit « désolé pour les voisins ». Il ne croit pas si bien dire. Car, en clamant « pas de fachos dans les quartiers, pas de quartier pour les fachos », les militants marseillais se font, à plusieurs reprises, applaudir. Un antifa sourit : « On va maintenir la pression. » Il est 15 heures. La police est partie. Les royalistes aussi. Des voisins retirent les affiches de l’AF. Quelques heures plus tard, dans le prolongement de la Nuit Debout, le local des royalistes subira la colère de quelques manifestants.

S. B.

@-Leravi - http://www.leravi.org