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A Barcelone, Can Masdeu cultive les alternatives

Reportage dans une communauté auto-gérée qui pratique l’agro-écologie...
le 16/11/2016

Une communauté autogérée squatte l’ancienne léproserie barcelonaise de Can Masdeu. Agro-écologie, éducation populaire et animation sociale sont au cœur de ses projets depuis plus de 15 ans.

C’est une grande et vieille bâtisse ocre construite sur les pentes d’un relief boisé. Avec ses cinq hectares de jardins en terrasse et de bosquets, on ne s’attend pas à trouver cet endroit sur le territoire de Barcelone. Situé à l’extrême nord de la ville, Can Masdeu fait partie des lieux « okupados » de la capitale catalane. Squatté et autogéré, il est le support d’activités agro-écologiques et socio-culturelles. Des programmes portés par une communauté de 25 personnes vivant sur place.

Ce jeudi après-midi, une dizaine de volontaires de tout poil débarquent pour gratter le sol des potagers de Can Masdeu. Ils arrivent des alentours, d’autres coins du pays et même de l’étranger. Pour venir, Anna, Gil et les autres n’auront marché que 20 minutes depuis le métro. Ils ont longé la Ronda de dalt, le périphérique supérieur, et slalomé entre les hautes tours de béton du polígono Canyelles. Ils sont ensuite entrés dans le parc naturel de la Serra de Collserola en empruntant le chemin Sant Llàtzer - une piste en terre qui grimpe doucement à travers la forêt méditerranéenne. Les parfums de pinède ont alors remplacé les gaz d’échappement. La ville leur semble déjà loin, lorsqu’arrivés au pied du bâtiment, ils sont accueillis par la communauté.

Mode de vie décroissant

Dans le jardin, le petit groupe est encadré par Javi Montellano, la mine sérieuse entre son collier de barbe et son chapeau de paille. « On va enlever toutes les betteraves sur cette rangée. On plantera ensuite des légumes d’hiver : des choux et des poireaux », indique-t-il. On se met au travail, maladroitement - beaucoup sont là pour la première fois - mais avec enthousiasme. Un autre groupe part arroser un terrain en surplomb. « Utilisez le bac d’eau savonneuse, demande Javi. C’est un traitement doux contre les pucerons. » C’est exactement ce genre de connaissances qu’est venu chercher Angel. « Après le pic du pétrole, nous n’aurons pas d’autre choix que d’adopter un mode de vie décroissant, affirme cet étudiant en télécommunications. Nous devons trouver d’autres moyens de subvenir à nos besoins et de nous organiser en société. » L’eau avec laquelle il remplit son arrosoir provient de puits très anciens remis en état par les squatteurs.

Il faut dire que Can Masdeu n’est pas né de la dernière pluie : domaine agricole dès l’antiquité, ferme à partir du XVIIème siècle puis couvent et léproserie au XXème siècle. Le lieu était à l’abandon depuis une cinquantaine d’années lorsque son occupation a débuté en 2001. Il est la propriété de l’hôpital Sant Pau, géré par une fondation privée. Après une expulsion des « okupas » évitée de haute lutte en 2002 et un procès gagné par le propriétaire en 2005, la situation se résume depuis à un statu quo : « L’hôpital ne fait rien contre nous car il n’a pas de projet concret  », commente Arnau Montserrat, un des piliers de la communauté.

Permaculture et autogestion

L’après-midi se termine mais la chaleur persiste. Les jardiniers se retrouvent sous un arbre pour se désaltérer. Parmi eux, David, un habitué, la cinquantaine et l’œil rieur. Il habite le quartier. «  J’ai une parcelle dans le jardin communautaire, dit-il. Parfois, comme aujourd’hui, je viens aider les occupants sur les terres qu’ils cultivent. Avant je ne connaissais rien au jardinage et à l’agro-écologie. Depuis que je viens ici j’ai beaucoup appris. »

Le jardin communautaire c’est un des cinq projets de Can Masdeu avec l’éducation agro-écologique, la permaculture forestière, la communauté et le centre social. « Ce dernier propose des ateliers, des conférences, des débats, des spectacles et de la restauration. Ouvert tous les dimanches, il est fréquenté par 100 à 200 personnes chaque semaine, détaille Brian Russell, un "okupa" américain présent depuis le début de l’aventure. Le centre social est la clé de voûte de notre travail car nous y montrons les alternatives que nous défendons.  »

À 21h, une cloche retentit depuis les cuisines. Il est l’heure de ranger les bêches et de sortir les couverts. Le dîner sera partagé entre les résidents et les volontaires du jour. À table, les permanents de Can Masdeu parlent volontiers de ce qui les anime. Entre deux bouchées de ragoût d’aubergines, Arnau Montserrat explique : « Il y a une diversité d’idéologies au sein de notre groupe mais nous avons des points communs : l’écologie, la décroissance, la pensée libertaire, la consommation responsable plutôt que le consumérisme, l’autogestion en réseau plutôt que l’autosuffisance. » Et lorsqu’Angel l’interroge sur la finalité de leur démarche, il répond : « On plante des graines pour voir émerger d’autres initiatives ailleurs. Nous voudrions que la collectivisation des ressources que nous pratiquons ici se répande. Le partage, c’est ça la plus grande valeur de Can Masdeu. »

Clément Champiat

Pour en savoir plus, le site (en espagnol) de Can Masdeu

Reportage publié dans le Ravi n°144, daté d’octobre 2016

@-Leravi - http://www.leravi.org