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Un banc à Forcalquier

Enquête dans la ville de Christophe Castaner. Terre "insoumise" ou macroniste ?
le 17/06/2017

Et si on se réfugiait à Forcalquier, dans les Alpes-de-Haute-Provence ? Une ville bouillonnante, militante, insoumise, qui passe ses "nuits debouts". Mais aussi celle du porte-parole de Macron, le député-maire Christophe Castaner. En marche !

Ni Le Pen, ni Macron ? Alors, au lendemain des élections, plutôt que de résister ou collaborer, il n’y qu’une solution : fuir. Mais où ? Une ville FN, un bastion du PCF ? Et pourquoi pas Forcalquier dans les Alpes-de-Haute-Provence ? Son marché, ses ruelles, sa citadelle, sa communauté Longo Maï, son Christophe Castaner... A la présidentielle, la ville du porte-parole d’Emmanuel Macron s’est distinguée : dans une région bleu marine, Mélenchon y est arrivé en tête. Devant le leader d’En marche...


«  Je ne suis pas surpris. Cela dit, c’est le côté bouillonnant d’une ville qui a longtemps été à droite et où la gauche est très turbulente  », commente le député-maire. Christophe Castaner refuse d’y voir une sanction de son bilan  : «  Peut-être les électeurs me reprochent-ils de les avoir un peu délaissés en n’ayant pas fait assez campagne à Forcalquier...  » Briguant un nouveau mandat de député, il ne cache plus vouloir lâcher la mairie [Cette enquête a été publiée en mai 2017 dans le Ravi n°151, avant les législatives. Christophe Castaner a obtenu au premier tour 44,4 % dans la 2eme circonscription des Alpes-de-Haute-Provence, face à Léo Walter de la France Insoumise (16,55 %, qualifié). Christian Girard (FN) avec 13,58 % et Sébastien Ginet (LR) avec 4,61 % ont été éliminés. Christophe Castaner a été nommé porte parole du gouvernement et secrétaire d’Etat aux relations avec le parlement...].


En attendant, sur la place de l’hôtel de ville, pourtant tenue par des commerçants «  plutôt de droite  », juste après un marché paysan militant, Nuit Debout organise chaque jeudi une «  soupe populaire contre la grande soupe électorale  ». Sourire d’Agnès : «  Le maire nous a dit qu’il était "large" en nous accueillant sur "sa" place. Sauf que ce n’est pas la sienne mais la nôtre. Et qu’il est "large" de 22 voix !  » Le nombre de bulletins qui, en 2014, l’ont séparé de son rival de droite, Sébastien Ginet.

« néos » mais plus marginaux


Pas de doute, Forcalquier est une ville bouillonnante. Et la choisir comme refuge peut-être pas très original. «  C’est le 17ème arrondissement de Marseille  », plaisante le sociologue Vincent Baggioni, qui y vit depuis 10 ans et s’intéresse aux «  espaces péri-urbains lointains  ». Comme l’avoue l’instituteur Léo Walter, candidat « insoumis  » aux législatives installé dans un village à côté : « En venant ici après être passé par Paris et Marseille, on croyait notre parcours un peu original. Il était d’une banalité affligeante !  »


Car ce qui avec les « néo-ruraux » relevait autrefois de la marginalité, est presque devenu la norme : «  Chaque année, pour la cérémonie d’accueil des nouveaux arrivants, il y a jusqu’à une centaine de personnes  », s’enorgueillit l’adjoint aux finances (et à la com’) Alexandre Jean. «  Le positionnement géographique est avantageux : une heure de la mer, de la montagne et des principales métropoles, résume Baggioni. C’est-à-dire suffisamment proche pour bénéficier de leur influence mais assez éloigné pour ne pas être réduit au simple rôle de périphérie. On quitte la ville tout en retrouvant des formes d’urbanité.  »



Forcalquier, une ville où, au-delà de la «  qualité de vie  », il se «  passe toujours quelque chose  ». Et où tout semble possible : un chanteur devenu boulanger, une urbaniste jouant les fromagères... Mais aussi une gendarmerie transformée en centre socio-culturel (Cf le Ravi N°105), un festival sur le genre accouchant d’une bibliothèque féministe... Sur ces terres de résistance d’où est partie en 1851 « l’insurrection bas-alpine », ce n’est pas nouveau. Samuel Autexier, activiste à l’origine du fanzine La Canarde sauvage, cite autant «  Giono  » que «  Iter  » ou ces «  bandits qui venaient se mettre au vert, c’est-à-dire se faire oublier  ». Et tout le monde de nous parler de Longo Maï, installé ici depuis 1973 et de sa radio, Zinzine. «  Ça draine du monde  », poursuit Samuel. Il se souvient que, lorsqu’il est revenu ici après avoir connu Droit au logement à Paris, il avait pu poser un tipi dans un champ : «  Le seul conseil du paysan ? "Foutez pas le feu." Aujourd’hui, c’est plus tendu...  » Ce que confirme Léo Walter : «  En arrivant, un voisin m’a demandé si je n’étais pas de Longo...  »


Car si, pour Florent, de la boulangerie Cum Panis, «  ici, la diversité est accueillie  », cela n’empêche pas la droite de fustiger les « tchoules » : «  Certains croient pouvoir vivre - je caricature à peine - en élevant des chèvres ou en faisant de la poterie  », peste Gregory Roose du FN. Même tonalité chez Sébastien Ginet (LR) pour qui «  il faudrait faire un peu moins pour la culture et un peu plus pour les commerces  ».


Conflits en sourdine

Commentaire de notre sociologue : «  Forcalquier est plutôt à droite.  » Pas si surprenant qu’elle soit le fief de celui qui, ancien leader du PS aux régionales, s’enorgueillit d’avoir été le rapporteur de la « loi Macron » ou de s’être désisté au profit de Christian Estrosi. Sauf qu’après avoir arraché la ville à la droite en 2001 et avoir été réélu dans un fauteuil, il a failli trébucher en 2014. Et si même ses adversaires saluent son 1er mandat, on raille désormais son éloignement dans les sphères parisiennes.


Ginet, qui l’affrontera aux législatives, lui reproche d’être «  dans la com’ en permanence  », citant la « grande marche » du député dans sa circo - «  300 000 pas vers vous  » (croquée dans le Ravi n°144) - ou l’opération «  10 jours, 10 métiers  ». A gauche aussi, on n’est pas tendre. Tandis qu’Autexier a encore en travers de la gorge le «  fiasco  » de la «  Maison des métiers du livre  », Agnès de Nuit Debout fustige le refus de prendre en compte les mobilisations pour une «  gestion publique de l’eau  » ou contre «  les compteurs Linky  ». Et d’asséner : «  Castaner se gargarise de la vitalité de sa ville. En oubliant que ce qui se passe ici, c’est grâce à nous !  »

A la mairie, on fait le dos rond : «  On est à l’écoute. Mais jamais dogmatique. Et, pour l’eau, on a regardé tous les aspects. Sans jamais avoir promis de revenir en régie publique.  » Et de nous faire comprendre qu’à Forcalquier, il faut jouer les équilibristes. Ce que Baggioni traduit ainsi : «  Ici, les conflits ouverts sont rares. Tout se joue à bas bruit. Il y a du brassage. Mais aussi une forme d’apolitisme de village. Avec Castaner, ça s’est apaisé. Peut-être même affadi.  »


Avec derrière, des «  rapports de force  ». Et la droite en embuscade. Comme le FN. Qui fait de bons scores sans avoir besoin d’un ancrage local : «  Ici, note Grégory Roose, viennent aussi s’installer des retraités, attachés à leur confort, qui cherchent un havre de paix et qui fuient ces métropoles où ils ne se sentent plus chez eux.  »


De fait, «  tout n’est pas rose. Des gens arrivent, d’autres repartent. C’est un territoire rural. Si on n’est pas mobile ou si l’activité n’est pas adaptée, c’est compliqué  », soupire Alexandre Jean qui travaille à « 50 km » de Forcalquier. Ginet, lui, est embauché carrément à Lyon, au cabinet de Laurent Wauquiez !


Difficile aussi de faire le lien entre les anciens et les nouveaux. Ce qui n’empêche pas l’adjoint au maire de lancer : «  Forcalquier reste un bon endroit où se réfugier. Surtout en cas de victoire de Macron ! Alors venez. Mais pas tous en même temps !  » Accueillant mais pas trop. Un peu comme cette placette où, au pied d’une fontaine, trônent deux chaises de guingois et un banc trop étroit. Du mobilier urbain pensé pour se poser mais pas pour se reposer : il est impossible de s’y allonger...

Sébastien Boistel

Enquête publiée dans le Ravi n°151, daté mai 2017.
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De la marginalité à la norme

20 ans après une étude sur les « néo-ruraux », enquête sur les nouveaux arrivants à Forcalquier.

Il y a près de 20 ans, le photographe Franck Pourcel se lançait avec deux anthropologues dans une enquête sur les « néo-ruraux » (1) : « A la base, c’était une demande de la Drac. Le garage Laurent, un lieu militant sur Forcalquier, s’était plaint de ne pas avoir reçu d’aide. La Drac leur avait demandé de transmettre leur dossier. Ce qu’ils ont fait. En organisant une chaîne, de Forcalquier à Aix, pour l’apporter ! » Et voilà le trio à la découverte de ces familles qui se sont installées à la campagne dans les années 60-70 pour mener une vie « plus simple, plus saine, en expérimentant des alternatives, en matière d’habitat, d’alimentation, d’éducation, de santé ». Des expériences parfois « récupérées par la société de consommation, avec par exemple l’explosion du bio ».

Un constat que fait également Nancy Avenie. Co-auteure d’une enquête sur les « nouveaux habitants » du pays de Forcalquier auprès d’une vingtaine d’entre eux à l’occasion d’une exposition actuellement en cours au musée de Salagon (04), elle constate une « normalisation ». « Aujourd’hui, dans les grandes villes, on peut bénéficier du fruit des expériences menées par les néo-ruraux, juge-t-elle. Et les gens qui s’installent s’appuient sur le parcours de ces derniers. » Des personnes dont le profil a évolué : un « fort capital culturel » mais aussi parfois « un métier plutôt bien payé ». Des gens attachés donc aussi à « un certain confort ». Des parcours qui, par leur « exemplarité », laissent rarement indifférent. Comme l’une des 2 anthropologues avec lesquelles Franck a travaillé, la collègue de Nancy, qui s’est installée du côté de Forcalquier...

S. B.

1. Néo-ruraux. Vivre autrement, Ed. Le Bec en l’air. 2004. 143 pages, 24 euros. 2. Terre du Milieu, Terre Ouverte, exposition (et catalogue) au musée de Salagon.

@-Leravi - http://www.leravi.org