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Maroc : la colère souffle contre la « Hogra »

Décryptage du mouvement populaire contre l’oppression, la Hogra en arabe.
le 28/08/2017

Imaginez un pays, digne des contes des Mille et une nuits, où tous vivent en harmonie. Ouvrez les yeux à présent. Vous êtes devant une affiche de l’Office national marocain du tourisme. Au-delà de la carte postale, décryptage du mouvement populaire contre l’oppression, la Hogra en arabe.

«  L’oppression d’un peuple ou même d’un simple individu est l’oppression de tous et l’on ne peut violer la liberté d’un seul sans violer la liberté de chacun.  » Cette citation de Bakounine résume le climat que traverse le Maroc après la mort du poissonnier d’Al Hoceima, Mouhcine Fikri, broyé par une benne à ordures en octobre dernier. Suite à ce drame, des millions de Marocains à travers le pays ont manifesté contre la Hogra, un sentiment qui grandit de jour en jour.

La Hogra signifie en arabe l’oppression, le mépris. Le langage populaire au Maghreb la définit comme une manière de rabaisser autrui pour son manque de pouvoir ou d’argent. Tous les citoyens la connaissent, soit en l’ayant eux-mêmes vécue, observée ou pire encore… appliquée. C’est un mépris
-  assumé ou pas - du pouvoir à l’égard des plus dé
munis. Face à ce sentiment, les Marocains ne se taisent plus. «  Parfois la Hogra atteint des niveaux terribles, comme dans le cas de Mouhcine Fikri, nous explique Omar Balafrej, jeune député et membre du PSU (Parti socialiste unifié). Ce dernier était poissonnier, un domaine où la réglementation n’est pas reine, empêché de manière abusive d’exercer son métier. Les circonstances de sa mort ont poussé les Marocains à sortir dans la rue et à manifester pour toutes les petites Hogra que chacun ressent à sa manière.  »

Pour preuve, les manifestations ne s’essoufflent pas, notamment dans le nord du pays. En janvier dernier, un défilé a eu lieu à Al Hoceima, en mémoire de Mouhcine Fikri, avant d’être dispersé par la police. Même lieu mais un mois plus tard, une autre manifestation a mal tourné entre activistes et forces de l’ordre. Le bilan affiche une trentaine de blessés. Le 14 février dernier, 150 associations se sont rassemblées à Rabat pour dénoncer la détérioration de la liberté d’association et de manifestation. Tanger, Al Hoceima et Nador sont certes les villes les plus touchées par le mouvement, mais les démonstrations s’exportent au-delà des frontières. Suite à la mort de Fikri, de nombreux Marocains se sont donnés rendez-vous devant les ambassades et consulats marocains à Amsterdam, Madrid ou encore Barcelone.

Inégaux dès la naissance…

L’affaire Fikri n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Dans l’autoproclamé plus beau pays du monde, l’oppression est ressentie dès la naissance où riches et pauvres ne se mélangent pas. «  Dès son arrivée dans le monde, un Marocain met les pieds dans un lieu sale. Les cliniques ne sont ni lavées ni entretenues  », s’exclame Omar Balafej. Ce n’est pourtant pas le cas pour tout le monde. Ceux qui peuvent se permettre une clinique privée doivent payer cher, entre 1 500 et 2 000 euros, pour y entrer et accoucher. Le sentiment de la Hogra est déjà présent chez de jeunes parents qui le transmettent systématiquement à leur enfant.

A l’école ensuite, ceux qui ont les moyens inscrivent leur progéniture dans un établissement privé. Une école espagnole, pour citer la moins chère, coûte 2 000 euros par an, en plus des frais subsidiaires. L’école américaine, la plus onéreuse du marché, revient à 8 000 euros annuellement. La majorité des Marocains n’ont donc pas d’autres perspectives que d’aller dans le système public, où le professeur lui-même n’est souvent pas ravi d’être de la partie. «  Je n’ai rien appris à l’école. Tous les jours mon professeur me donnait 10 dirhams pour aller lui acheter son petit-déjeuner, avant de le manger devant nous. Il faisait acte de présence, mais ne nous enseignait rien  », raconte Amine, un ancien élève du lycée Mohammed V de Casablanca.

Résultat des courses ? «  Pour ceux qui ont la chance d’étudier jusqu’à la faculté, ils forment aujourd’hui des groupes de diplômés chômeurs, déclare un professeur de la faculté des sciences juridiques économiques et sociales de Rabat, sous couvert d’anonymat. Depuis plus de vingt ans, des milliers d’entre eux manifestent toutes les semaines devant le parlement.  » L’acte est devenu habituel pour les habitants de la capitale qui préfèrent parfois même éviter le chemin du Parlement afin de ne pas se retrouver bloqués dans les embouteillages. « Ils peuvent toujours changer de voie. S’ils attendent que l’Etat leur donne un job, ils ne sont pas près de stopper leur manifestation  », déclare, ironique, une passante face à un rassemblement. «  Les pouvoirs publics estiment que ces manifestations sont devenues une norme. C’est tout sauf ça ! C’est le reflet d’une société qui ne va pas bien  », commente Omar Balafrej.

Sortir de l’individualisme

Selon Abouammar Tafnout, membre du M20 (Mouvement du 20 février), le peuple doit pouvoir faire confiance à l’Etat. « Nous avons besoin d’une reddition des comptes. C’est un climat de confiance qu’il faut créer. Ainsi les gens croiront en leur pays et en sa justice et cela sera bénéfique et pour l’Etat et pour les citoyens  », explique cet acteur associatif et politique. La reddition des comptes faisait justement partie des revendications du M20, mouvement de contestation apparu en 2011 suite à la vague de protestations en Afrique du nord. Le jeune défenseur des libertés individuelles ne pense cependant pas que les choses changeront de sitôt : «  Il n’y a pas une volonté politique de couper avec la Hogra. Si on prend l’affaire Fikri à titre d’exemple, le Wali (grade de gouverneur au sein du ministère de l’Intérieur, ndlr) avait promis une enquête qui sera rendue publique. Jusqu’à maintenant on en attend encore l’aboutissement !  »

Bref, tant que la justice ne sera pas appliquée équitablement, le peuple manquera de confiance en son gouvernement. Mais c’est pourtant pour ce même gouvernement que les citoyens marocains ont été mobilisés aux bureaux de vote. Afin de mettre fin à la corruption et toute désorganisation au sein de l’Etat, les citoyens sont souvent appelés à respecter leur devoir en votant. «  L’élection au suffrage direct du président et des membres du Conseil de la région vous confère un pouvoir décisionnel dans le choix de votre représentant. Vous n’aurez pas le droit, demain, de vous plaindre de la mauvaise gestion ou de la faiblesse des prestations qui vous seront fournies  », a ainsi déclaré le roi Mohammed VI lors de son discours pour le 62ème anniversaire de la révolution du roi et du peuple, en août 2015…

Si le vote est un départ, Omar Balafrej plaide aussi pour la création d’un contrat social : «  Quelque chose de commun afin de se sortir de l’individualisme à outrance qui provoque cette violence et ce malaise dans la société. Tout est lié. La solution serait de prôner moins d’inégalité, revoir les impôts par exemple. Il est anormal qu’on impose certains alors que d’autres ne payent pas suffisamment.  » Et de conclure : «  Il n’y a pas de potion magique, on pourrait avoir recours au débat, à la concertation… afin de sortir de la Hogra généralisée.  »

Sabrina El-Faïz

Reportage publié dans le Ravi n°149, daté mars 2017. Publié avec le soutien de Ritimo, réseau pour un monde solidaire.

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Le « Tcharmil » à couteaux tirés

Si le malaise a, pendant de longues années, été silencieux, il s’exprime aujourd’hui avec force. De jeunes adolescents publient des photos ou vidéos où ils posent avec des armes blanches. Ce phénomène est nommé Tcharmil (viande marinée préparée par des bouchers à l’aide de grands couteaux). Les armes sont ainsi prises pour un accessoire à la mode. Les manifestations de violence augmentent. Les agressions et les arrestations de mineurs ne se comptent plus. « Quand les perspectives proposées ne sont pas à la hauteur de vos attentes vous tombez dans la violence », développe un professeur de faculté sous couvert d’anonymat.

Ce sont des jeunes qui n’ont pas plus de la vingtaine pour la plupart. Ayant grandi dans un milieu défavorisé, ils se hasardent parfois dans les quartiers les plus huppés de la ville et comparent leur situation à celle de ceux qui y vivent. « Je ne comprends pas d’où ils ramènent l’argent pour avoir de telles maisons quand mes frères et moi avons du mal à trouver un travail », nous explique un jeune issu du quartier Takadoum de Rabat, connu pour sa violence naissante mais rapide.

Le mal-être est là et ces jeunes ne le combattent plus par des mots, mais par des gestes terribles. Ils agressent et violentent au hasard. « Il n’y a pas de critère particulier, poursuit le jeune sur un ton humoristique. Je ne sais pas pourquoi je vais m’attaquer à une personne et pas à une autre, c’est comme ça et c’est tout. » Pris d’une émotion forte, il poursuit la gorge serrée : « Regarde. Toi, tu as étudié, le marché te donne une chance d’exister à travers ton métier. Mais qui fais attention à moi ? Sans études je ne suis rien. Sans métier je ne suis rien. »

S. E.-F.

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