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Des gratuits qui n’ont pas de prix

Dans la famille "presse pas pareille", je demande "les gratuits"
le 20/02/2018

De Ventilo à La Strada en passant par Zibeline, tour d’horizon régional des difficultés d’une famille de « presse pas pareille », les gratuits culturels.

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Ce soir-là, on jouait les « Monsieur Loyal » au cinéma marseillais Les Variétés pour la projection de Irrintzina (cf. le Ravi n°146), le film de nos collègues de Fokus 21, Sandra Blondel et Pascal Hennequin. Et ce dernier de brandir le dernier exemplaire du gratuit culturel marseillais Ventilo : « Ils ont recruté un nouveau journaliste pour l’édito. Ça devrait vous plaire ! »

Le « journaliste », c’est lui, disant son soutien à ce gratuit qui, après 400 numéros au compteur, saura bientôt s’il met ou non la clé sous la porte. Et qui, pour éviter ce scénario, lance une opération de financement participatif. Une situation presque banale qui met en lumière la fragilité de ces titres. Fin 2014 déjà, alors que le Ravi venait d’être placé en redressement, Le César, gratuit culturel Arlésien, passait l’arme à gauche.

Soupir de Damien Boeuf, de Ventilo : « Au-delà de la fin des contrats aidés et malgré les partenariats qu’on a noués (avec Marsactu, La Nuit Magazine...), on est directement impacté par la situation économique des acteurs culturels. Les budgets sont plus serrés alors ils communiquent moins. Ou préfèrent le web alors que la pub est censée être plus performante sur papier parce que jugée moins envahissante. Or, si l’on a fait le choix d’être gratuit, c’est parce que nous estimons que, pour promouvoir la culture, la défendre, il faut être accessible au plus grand nombre. »

Comme nous l’explique Agnès Freschel, la patronne de Zibeline, « si l’on est passé l’an dernier du gratuit au payant, c’est parce qu’on avait senti ce resserrement du marché publicitaire et vu les difficultés des structures culturelles qui, lorsqu’elles ne disparaissent pas, se regroupent ou réduisent la voilure ».

Une mutation en tâtonnant puisqu’en kiosque, le titre, désormais payant, sera aussi distribué un temps comme supplément - gratuit - de La Marseillaise. De quoi donner la migraine aux kiosquiers ! Désormais, si le destin des deux titres reste lié - ils partagent les mêmes locaux et Zibeline est également envoyé aux abonnés de La Marseillaise - le mensuel culturel ne semble pas trop mal s’en tirer : « On tire la moitié de nos ressources de la publicité, un tiers de nos ventes et le reste de prestations et de subventions, notamment le fonds de soutien aux médias d’information sociale de proximité. »

S’il ne néglige pas le web, cela n’empêche pas ce titre engagé de ressentir certains choix comme « éminemment politiques. On n’a aucune publicité de la ville de Marseille, du Conseil départemental ou de la Région ». Et si Zibeline commence à s’aventurer jusqu’à Montpellier, c’est du côté de Nice que se trouve un autre franc-tireur, Michel Sajn, le patron de la Strada, dont les péripéties confirment les multiples difficultés de ces publications.

Distribué à plus de 30 000 exemplaires, de Nice jusqu’à Toulon, ce titre, se distinguant tout particulièrement par des éditos tirés au cordeau, s’est vu réclamer en 2011 plus de 100 000 euros par les douanes, considérant cette publication comme un «  prospectus » devant payer une taxe sur les « activités polluantes » ! Un bras de fer qui « n’est pas terminé », dixit Michel Sajn, très remonté contre le système des aides à la presse.

« Je préfère dépendre de ceux à qui je loue mes colonnes que de devoir mon indépendance aux pouvoirs publics », assène celui qui, très attaché au « papier » et fustigeant « Google et le net », refuse autant d’être un simple guide qu’une posture surplombante : « A La Strada, même si l’on fait appel à des pigistes de qualité, quoique travaillant bénévolement, on ne se considère pas comme des critiques. On ne veut pas faire trembler quand on rentre dans une salle. Notre but, c’est de faire sortir les gens de chez eux. Se rencontrer, échanger. » Comme lorsqu’il relaie le combat en faveur des migrants dans la vallée de la Roya. Ou qu’il prête main forte à nos collègues niçois de Ressources Magazine.

Un travail d’intérêt public qui ferait presque mentir l’adage selon lequel « quand c’est gratuit, c’est vous le produit ». Même si, être payant est loin d’être simple. L’autre soir, pour Irrintzina, le cinéma avait beau être plein comme un œuf, nous n’avons pas vendu un seul exemplaire ! Et quand on a expliqué à celui qui avait pris le Ravi pour un gratuit qu’on n’avait malheureusement pas les moyens de l’être, il nous a filé, royal, 2 euros. De quoi se payer avec sa pièce une bière pour soutenir les copains de Fokus 21. Il est plus simple de vendre une boisson qui fait pisser qu’un journal qui fait chier !

Sébastien Boistel

Article publié dans le Ravi n°157, daté décembre 2017

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