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De nouveaux acteurs pas très sociaux

Enquête sur le "marché" de l’urgence sociale en Paca
le 30/03/2018

Dans le sillage d’une approche gestionnaire imposée par les pouvoirs publics, l’urgence sociale a été investie par l’entreprenariat social. Les acteurs traditionnels dénoncent leurs méthodes et finalités purement financières.

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« La grande restructuration n’a pas encore eu lieu dans notre secteur. » La prophétie est de François Morillon du groupe Aurore, une association née à Paris au début des années 1870. Intervenant dans l’hébergement et l’insertion, elle pèse aujourd’hui 160 millions d’euros de budget et 2000 salariés. La palme du gigantisme revient au groupe SOS de l’ami d’Emmanuel Macron, Jean-Marc Borello (1), une association de 15 000 salariés et 850 millions d’euros de chiffre d’affaire dans des secteurs aussi variés que la solidarité, la santé ou la culture à coups de reprises de structures déficientes (le Ravi n°148).

Pourtant ce n’est pas tant leur taille qui inquiète les acteurs historiques de l’urgence sociale, que leurs méthodes et leurs objectifs. « Dans la région, on manque de places d’hébergement. Il y a du travail pour tout le monde et ceux qui reprennent des associations en difficulté le font plutôt dans de bonnes conditions pour les salariés et les publics », juge Rose-Marie Sergent, présidente de l’antenne régionale de la Fédération des acteurs de la solidarité. Par contre, elle regrette la proximité entre ces nouveaux venus et les services de l’Etat : « On nous oriente vers des appels à projets, mais on se rend compte que les décisions sont prises de gré à gré. » A Arles, un exemple parmi d’autres, SOS a récupéré l’accueil de jour sans publicité.

Vautours et requins

Si la proximité entre Jean-Marc Borello et Emmanuel Macron interroge, les acteurs dénoncent surtout les méthodes des nouveaux acteurs (2). A l’image de Caroline Poggi-Maudet, la directrice de PSP-Actes, une association de 300 salariés qui intervient dans les Alpes-Maritimes autant dans l’hébergement d’urgence que dans l’accueil des migrants, les addictions, l’accès à l’emploi et la protection de l’enfance. Elle a vu l’équipe de Borello tenter de s’emparer d’une action quelle conduisait en pleine réunion avec le préfet ! « Ils sont sans état d’âme ! Leur objectif est de se développer, de gagner des parts de marchés grâce à toute une artillerie agressive, notamment de communication, pour grossir et accroître leur influence », estime-t-elle. Les nouveaux acteurs sont aussi les spécialistes de la reprise des associations en difficulté : vautour et requin à la fois !

Autre reproche, la place du sens dans leurs activités. « On n’est pas dans le même projet », estime Olivier Landes, le directeur de l’association marseillaise Jane Pannier, qui s’occupe depuis 1919 d’héberger sur Marseille des femmes isolées et des familles en grande détresse. « On est là pour lutter contre la misère et indirectement pour disparaître si la misère disparaît. Pour les entreprises sociales, l’objectif c’est au contraire de se développer. » Autre différence pour cet ancien prof, qui va bientôt partir à la retraite, « la qualité du travail social » : « Pour nous, "small is beautiful". On ne fait pas le même boulot dans une structure de 300 places que dans quatre lieux de 85 places. »

Un boulot qui est aussi une question de moyens. Si la mutualisation des coûts de gestion et leurs capacités financières peuvent expliquer en partie leurs tarifs attractifs, pour gagner « des parts de marché » les acteurs du social business sont visiblement prêts à quelques sacrifices. « J’en ai vu répondre à un appel à projet de centre d’accueil pour des demandeurs d’asile à 7000 ou 8000 euros la place à l’année. Je me demande ce qu’ils offrent en prestations et accompagnement socio-éducatifs parce que pour un centre d’hébergement et de réinsertion sociale, c’est le double », s’étonne François Maturin, le directeur de l’association varoise d’accueil familial (AVAF), qui accompagne vers le logement les SDF et emploie 220 salariés. Et de craindre : « On va se retrouver avec des établissements "parking" de mise à l’abri, qui satisferont les statistiques de l’Etat mais interdiront, même s’il faut rester humble, tout accompagnement social et toute progression des publics. »

« Bénis oui oui »

D’autres dénoncent aussi des méthodes de management du privé et une perte de sens cette fois du côté des salariés. « Avec les injonctions à faire du chiffre et de la com, comme des animations où sont rassemblés jeunes, familles et partenaires, on ne fait plus d’accompagnement individuel qui est considéré comme une perte de temps. Les éducateurs sont frustrés, il ne s’y retrouvent plus », témoigne de son côté Yacine Tagawa, éducateur à l’Addap 13, une association d’éducateurs de rue qui s’est constituée en groupe après avoir diversifié ses activités vers la médiation sociale et l’insertion, mais aussi l’éducation populaire et l’accueil des jeunes migrants.

Il dénonce aussi une trop grande souplesse des nouveaux dirigeants vis-à-vis des responsables politiques et institutionnels : « Le service révélateur, c’est celui des mineurs non accompagnés. On a répondu à l’injonction du conseil départemental du "13" de nous occuper de ceux qui ont occupé en décembre l’église sur le vieux port à Marseille. Mais ce n’est valable que jusqu’à la fin de la trêve hivernale, après il n’y a plus de moyens. On fera quoi ? »

Cette politique du « oui-oui », pour reprendre l’expression de l’éducateur, a aussi été dénoncée à propos de la circulaire Collomb qui instaure des contrôles de migrants dans les centres d’hébergement d’urgence. « Au niveau régional, on est tous monté au créneau, sauf les grosses assos », dénonce Rose-Marie Sergent de la Fas. Lors de sa présentation aux acteurs de la solidarité, début décembre, par le ministre de l’intérieur, ces dernières étaient déjà restées dans son bureau alors que les fédérations historiques en claquaient la porte.

S’il défend un positionnement proche de l’entrisme sur cette question, François Morillon d’Aurore n’est, par contre, pas très rassuré sur l’avenir de l’urgence sociale. Il annonce une saignée de 100 millions d’euros dans les financements de l’hébergement d’urgence durant le quinquennat : « Pour la première fois, l’Etat veut faire des économies sur le secteur. Il va donc y avoir encore du mouvement. » La grande restructuration promise et ses conséquences déjà visibles pour les publics ? En marche ou crève ?

Jean-François Poupelin

1. Pascal Fraîchard, représentant du groupe SOS en Paca, n’a pas répondu à nos sollicitations.

2. En Paca, en plus de SOS, on trouve Coallia, Adoma, les Apprentis d’Auteuil...

Article publié dans le cahier spécial "la solidarité au conditionnel", sur la 5ème édition des Etats généraux de l’urgence sociale en Paca, publié dans le Ravi n°159, daté février 2018.

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