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Querelle de clocher à Notre-Dame de Beauregard

La chapelle, le maire et la potière
le 10/04/2018

A Orgon près de Cavaillon, la chapelle Notre-Dame de Beauregard est l’objet d’un conflit passionné entre une potière, qui occupe une partie des lieux, et la mairie qui voudrait y installer logements et restaurant.

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Difficile de la rater. Elle surplombe l’autoroute A7 peu après Cavaillon, à hauteur d’Orgon, dans les Bouches-du-Rhône. C’est la chapelle Notre-Dame de Beauregard, qui abrite aussi un ancien monastère. Attraction touristique, on peut y accéder soit en voiture, soit par de petits sentiers de randonnée. Elle est la vitrine de cette commune de 3 000 habitants qui l’affiche sur la page d’accueil de son site internet à grand renfort d’images de drones. Elle est aussi la pomme de discorde entre une particulière, Isabel De Géa, qui y a installé son atelier de poterie avec l’aval de la municipalité précédente, et le maire actuel qui veut la faire déguerpir. Tout cela pour y installer… un restaurant et quelques logements.

Construite à la fin du 19ème siècle, elle appartient à la mairie. Le lieu est laissé à l’abandon au début des années 80 jusqu’à ce qu’un Australien, John Fano, amoureux du lieu, ne s’y installe en accord avec la mairie pour le retaper. Il crée l’association des amis de Beauregard en 1984 qui propose peu à peu des expositions, un musée villageois, des concerts… John Fano quitte les lieux en 1991 mais l’association continue ses activités. Puis, comme l’annonce le panneau historique de présentation sur place, « 2004 voit Isabel de Géa créer son atelier de poterie d’art et relancer le rayonnement de ce site exceptionnel ». Elle devient également présidente de l’association.

Lieu de vie culturel…

La chapelle et les alentours sont alors entretenus par des bénévoles. Isabel de Géa, qui a négocié un bail pour occuper un appartement dans l’ancien monastère, doit en contrepartie s’occuper du gardiennage des espaces verts… Le musée villageois accueille, selon elle, jusqu’à 10 000 personnes par an, des concerts sont organisés. Mais à partir de 2008, patatras. Le nouveau maire, Guy Robert, n’a pas l’air d’apprécier ce fonctionnement. En 2010, plus de subventions. L’association est alors mise peu à peu en sommeil. « La mairie veut voir le site mourir, déplore la potière. Voyant le succès du musée, ils en ont créé un sur l’archéologie au village. Ils ont supprimé l’emploi aidé estival qui se chargeait de l’accueil et ne nous donne plus l’autorisation pour organiser des concerts. »

Jean-Pierre Ferreira, un retraité amoureux du lieu, qui improvise souvent des visites guidées de la chapelle, est inquiet. Il a entendu les bruits de couloir et se demande ce que pourra bien devenir le site. Il reste d’ailleurs sceptique sur la possibilité d’installer un restaurant ici : la route pour y monter est très étroite, sa mise aux normes demanderait beaucoup d’investissement. « Ce projet municipal n’est-il finalement pas juste un moyen de faire déguerpir tout le monde et liquider l’association qu’il considère comme son opposante ? » A l’été 2012, un triste fait divers n’arrange pas l’ambiance et les ressentiments envers le maire de ce petit village paisible : 14 hectares de forêt partent en fumée. Geste criminel, puisque le fils adoptif de Guy Robert sera reconnu coupable des faits…

contre restaurant

Cette querelle de clocher - au sens propre - est aujourd’hui devenue une affaire judiciaire. Contestant « l’intérêt communal » du projet présenté par la mairie et la rupture du bail, Isabel de Géa poursuit la mairie. En 2017, le tribunal de Tarascon l’a déboutée reconnaissant le bien-fondé de la mairie à récupérer son bien. Elle fait appel. L’audience a eu lieu le 31 janvier mais le délibéré ne devrait pas être rendu avant plusieurs semaines. En parallèle, une plainte pour prise illégale d’intérêt a été déposée. « Nous considérons que la rupture du bail cache en fait un habillage pour favoriser le bénéficiaire de l’opération (le restaurateur, Ndlr) », indique le conseil d’Isabel de Géa, Jean-Jacques Campana.

Selon l’avocat marseillais, le restaurateur serait un cousin du maire. Reçu en mairie, l’un des fonctionnaires de direction assure qu’il est en fait le neveu par alliance d’un élu… Information très difficile à vérifier. « Dans les villages comme le nôtre, des projets municipaux peuvent très facilement concerner des membres de la famille d’un élu, poursuit le fonctionnaire. Mais nous sommes confiants. Le maire considère que les conditions du bail sont très avantageuses par rapport au travail réellement fourni. Ici, certaines personnes vivent encore sur la terre battue. Et ils ne comprennent pas pourquoi d’autres peuvent être avantagés comme cela : le logement mis à disposition ressemble plus à un mas qu’autre chose… Il y a manifestement un mélange des genres entre intérêt privé et public. Nous avons proposé à madame de Géa de rester moyennant un loyer "normal", elle a refusé. L’association ? Il n’y a aucun Orgonnais dedans, tout le monde a fui, il faut peut-être se poser des questions… » Quant au projet en lui-même, l’interrogé admet que le réaliser ne sera pas simple et nécessitera beaucoup d’argent : 300 000 euros sont prévus. Mais une promesse : le lieu continuera d’être entretenu. Ne faudrait-il mieux pas replacer tout simplement l’église au milieu du village ?

Clément Chassot

Enquête publiée dans le Ravi n°159, daté février 2018

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