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Fondations : une générosité très intéressée

Les entreprises s’intéressent aux quartiers populaires. Mais rien n’est gratuit !
le 8/06/2018

Depuis les années 2000, les entreprises soutiennent des structures et des projets dans les quartiers populaires. Des financements devenus essentiels mais rarement désintéressés.

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« Un miracle. » En 2017, Mireille Doaré, la présidente de l’association toulonnaise Cultures et communication, a eu la surprise d’être sollicitée afin de bénéficier d’un financement de la Fondation Vinci pour la cité. 10 000 euros qui lui ont permis de renouveler un projet d’après-midi festif autour du cirque, avec des ateliers et un spectacle, et de rénover son local au centre de Toulon. Cerise sur le gâteau, l’association bénéficie depuis d’une « marraine » de la multinationale qui l’aide sur sa communication.

Ce chèque n’est cependant pas tombé du ciel. « Un des responsables régionaux du groupe est venu nous voir en nous disant qu’il allait faire des travaux sur Toulon et que ce serait peut-être bienvenu de proposer aux élus notre programme Cité solidaire », raconte Christian Caye, le délégué général de la fondation, rencontré en octobre 2017 lors d’une journée de travail organisée par la fondation. Censé s’adresser à des petites associations, à Toulon, cet appel à projets territorial a aussi financé des centres sociaux... Mais le délégué au développement durable de Vinci de jurer : « Ça n’est pas un cheval de Troie pour décrocher des contrats ou un outil commercial ! » Une idée qui n’a jamais traversé le mauvais esprit du Ravi !

Mécènes de leurs profits

Si la fondation Vinci a été créée en 2002, le mécénat d’entreprise s’est beaucoup développé ces dix dernières années, en particulier avec la création en 2008 d’une fondation low cost, le fonds de dotation. Beaucoup plus facile à mettre en place qu’une fondation d’entreprise, il offre les mêmes avantages fiscaux. Les philanthropes sont donc désormais autant des multinationales, que des bailleurs sociaux ou des PME et TPE. En Paca, l’élan est cependant mesuré. « Dans la région, 10 % des entreprises sont mécènes, contre 14 % au niveau national », note Caroline Derot, déléguée régionale d’Admical (Association pour le développement du mécénat industriel et commercial) et coordonnatrice du fonds de dotation de la chaîne d’hôtels Maranatha. Et de préciser : « Les chefs d’entreprise de la région pensent surtout à la culture, mais aujourd’hui la tendance est au mécénat territorial, de proximité. Il y a donc de plus en plus d’intérêt pour les quartiers. »

Un attrait qui est loin d’être désintéressé, même si les principaux intéressés s’en défendent. « Pour le groupe, l’aspect financier est marginal », assure Christian Caye, dont la fondation a versé 3,3 millions d’euros de financement (24 % dans les quartiers populaires) en 2017 pendant que le groupe encaissait 4,6 milliards de bénéfices. Et d’insister : « L’objectif est de trouver du sens, de proposer aux collaborateurs du groupe de l’engagement citoyen et de communiquer sur ce qui se passe de bien sur les quartiers, les projets, les acteurs. » « Je ne suis pas naïve, dans le mécénat il y a aussi un objectif de com’ », tempère Caroline Derot. Mais de promettre : « Au départ, il y a quand même très souvent une volonté de faire le bien. »

Cette « volonté de faire du bien » n’est pas nouvelle chez les entreprises. Elle était déjà affichée par EDF, ELF ou l’assureur AXA, lorsqu’ils se sont lancés dans le mécénat humanitaire à la fin des années 80. A l’époque, l’objectif est aussi de développer une image citoyenne (1). Délégué Général du comité national de liaison Régies de quartier (CNLRQ), Tarek Daher parle ainsi de « mode » pour expliquer l’intérêt actuel des entreprises pour les quartiers populaires : « C’est assez vendeur - en interne, en externe ou auprès de ses actionnaires – d’aider un petit jeune des quartiers et sa start-up. Ce sont aussi des territoires en friche, où il y a beaucoup de choses à faire. Donc des territoires propices pour des acteurs opportunistes. »

Retour de la charité

Dans un contexte de désengagement financier de l’Etat et des collectivités locales, les opportunités sont mêmes de plus en plus nombreuses. La question d’avoir recours ou pas aux entreprises privées ne se pose quasiment plus pour les acteurs des quartiers populaires. L’éthique, la peur d’une instrumentalisation sont balayées. « La valeur ajoutée pour nos publics est supérieure aux questionnements », reconnaît par exemple Mike Wright, l’ancien directeur du centre social de La Croix des Oiseaux à Avignon.

« Les financeurs publics nous poussent à nous diversifier », relève également Cécile Leclerc, une administratrice de Destination Familles, une association installée à Noailles, dans le centre de Marseille. Cette traductrice « accro à l’info » a tenté sa chance auprès de la fondation EDF pour un projet de journalisme participatif avec un groupe d’ados. Recalée, elle s’est tournée vers la Fondation de France, organisme d’utilité publique, pour le nouveau volet de son action. Les faibles exigences des entreprises – leur logo dans les documents de com’ en général - et l’effet levier de leurs financements sont aussi très appréciées. « Je vais essayer d’explorer d’autres pistes privées pour l’asso, mais le côté charité, dame patronnesse, pèse », souffle Cécile Leclerc.

Autre point de tension : la précarité de la relation. Le soutien se fait généralement sur une année, avec souvent une obscure injonction d’innovation, quand les acteurs ont besoin de pouvoir travailler sur le long terme, d’installer une relation avec leurs publics. Là encore, Caroline Derot se veut rassurante. « Certains mécènes commencent à conventionner sur trois ans », soutien la déléguée régionale d’Admical. Mais là encore de manière très intéressée : « Les entreprises comprennent peu à peu que pour que leurs cibles pigent qu’elles sont mécènes, elles doivent s’investir sur le long terme. » Christian Caye est, lui, moins diplomate : « On n’est pas là pour suppléer les pouvoirs publics, on paie déjà nos impôts ! »

En attendant, cette année, Mireille Doaré, de Cultures et communication à Toulon, est encore à la recherche de 10 000 euros pour poursuivre son objectif : dynamiser un quartier classé prioritaire par la politique de la ville et faire vivre ensemble ses habitants, « anciens, immigrés et précaires »

Jean-François Poupelin

1. Alternatives Economiques n°109, 07/1993.

Enquête publiée dans le Ravi n°161, daté avril 2018

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