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Italie : La fronde des maires solidaires contre l’extrême droite

Le procès de Domenico Lucano, ancien maire "solidaire" de Riace dans le sud de l’Italie, bête noire du ministre de l’Intérieur Matteo Salvini (leader de La Ligue-Extrême droite) vient de s’ouvrir. Il est accusé d’avoir organisé des « mariages de convenance » afin d’aider des femmes déboutées du droit d’asile à rester en Italie et de fraude aux dépens de l’Etat pour s’être passé d’appel d’offres en vue d’attribuer la gestion des ordures du village à des coopératives liées aux migrants. L’occasion de relire notre enquête datée de février 2019.
le 14/06/2019

Alors que l’extrême droite italienne a fait voter une loi anti-migrants, les maires entrent en lutte pour défendre l’accueil des réfugiés et les droits humains.

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« J’ai donné consigne à mes employés d’état civil de ne pas appliquer ce texte anticonstitutionnel et criminogène et de ne pas aller à l’encontre des droits humains ! », joint par téléphone, le maire de Palerme ne décolère pas. Leoluca Orlando (Lire interview complète ci-dessous), 71 ans, Parti démocrate (centre gauche), est vent debout contre la nouvelle loi anti-migrants du leader de La ligue (extrême droite), et ministre de l’intérieur Matteo Salvini, votée fin novembre.

En quelques années le visage de la capitale sicilienne a totalement changé : la mafia y a été chassée, le tourisme s’est développé et si Palerme, « le refuge idéal » (en grec), reste pauvre et le chômage élevé, Leoluca Orlando se fait le chantre de l’accueil des réfugiés. « Si vous me demandez combien il y a de migrants à Palerme, je ne vous répondrai pas. Pour moi il n’y a que des Palermitains. Un maire ne distingue pas un citoyen d’ici d’un citoyen venu d’ailleurs », lance-t-il. « Salvini va introduire l’intolérance, le racisme. Cette loi transforme une présence légale en présence illégale », poursuit l’édile, ancien avocat et professeur de droit constitutionnel. Avec les maires de Naples, Milan, Florence, Parme et des présidents de région qui se sont élevés contre loi, ils vont porter la question devant la Cour Constitutionnelle. « Je n’ai pas besoin d’une tribune, mais d’un tribunal », martèle-t-il.

La possibilité d’une île

En Italie, les réfugiés en situation régulière sont 5 à 6 millions et ils seraient un demi million en situation irrégulière. Le texte prévoit de remplacer les permis de séjour humanitaires octroyés à 25 % des demandeurs d’asile, qui donnent droit de résidence, de trouver un travail, d’accéder aux soins ou à l’aide sociale d’une durée de deux ans par divers autres permis comme celui de « protection spéciale » d’une durée d’un an ou de « catastrophe naturelle dans leur pays d’origine » d’une durée de six mois. La loi instaure aussi une procédure d’urgence pour expulser tout demandeur d’asile « dangereux ». Le système d’accueil se trouve également réorganisé en parquant les migrants dans de grands centres par mesure d’économie.

« Jusqu’à la réforme, à leur arrivée les migrants étaient rapidement transférés dans des structures plus petites où ils pouvaient démarrer leur cursus d’intégration avec des cours d’italien notamment, le temps de la procédure qui peut durer deux ans, explique Giuseppe De Mola, responsable du projet “Out of sight” pour Médecins Sans Frontière à Palerme. Mais avec la loi Salvini, les demandeurs d’asile vont rester dans de grands camps, avec le service de base c’est à dire dormir et manger. Dont ils sortiront en fin de parcours sans maîtriser la langue ni connaître la société dans laquelle ils devront évoluer. Ce qui laisse peu d’espoir à une vie décente par la suite. » Et l’humanitaire de poursuivre : « De toute façon le but de la loi est de réduire au maximum le permis de résident. » 120 000 migrants devraient, de fait, basculer dans l’illégalité. « Ce qui ne va faire qu’accroître l’insécurité et développer les activités illégales. Pas sûr que le résultat escompté soit au rendez-vous », note le responsable MSF. Salvini refuse également de signer le pacte de l’ONU sur les migrations.

Survivre ensemble

Autre victime choisie du ministre de l’intérieur, Domenico Lucano, maire communiste de Riace, qui a su conjuguer accueil des réfugiés et survie de son village de Calabre, un exemple de solidarité et d’intégration (1) applaudi internationalement. Dans le collimateur du ministre de l’intérieur depuis sa nomination, l’édile a été arrêté le 1er octobre dernier, assigné à résidence puis interdit de séjour dans sa propre commune. Il est suspecté d’aide à l’immigration clandestine et accusé d’avoir organisé des mariages blancs entre des habitants de Riace et des migrants pour leur obtenir un titre de séjour. La solidarité s’est organisée autour de ce maire symbole.

Radio Riace Internationale (2) est née de la rencontre entre Marc Jacquin, directeur de l’association de création radiophonique Phonurgia Nova à Arles (lire ci-contre notre article) et la cousine parisienne de Domenico Lucano. La web radio s’est montée en dix jours, avec des bénévoles, sans financement, soutenu par le collectif La presse ça presse et avec Jack Lang pour parrain. Entre Paris, Arles, Rome et les Cévennes, « un bel exemple de réappropriation de l’information par les citoyens », souligne Marc Jacquin. En mettant fin au modèle de Riace, Salvini met fin au Système de protection des demandeurs d’asile et réfugiés (Sprar) qui comptaient 1200 communes s’engageant, en échange de fonds alloués par le ministère de l’intérieur, à intégrer des populations. Mais Domenico Lucano n’a pas dit son dernier mot. Il envisage de poursuivre ce modèle sans fonds publics grâce à son projet de fondation qui répond au nom de « C’est le vent ». Le même qui pousse des migrants sur les côtes italiennes, auxquels des maires tendent la main…

1. A voir : Paese di Calebria de Shu Aiello et Catherine Catella 2. http://mixlr.com/radioriaceinternational/

Samantha Rouchard

Publié dans le Ravi 170 (février 2019)


« Sans respect des droits humains, l’Union européenne risque de mourir »

Le maire de Palerme, Leoluca Orlando (Parti démocrate), se distingue en accueillant des migrants. S’opposant frontalement à la politique de Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur d’extrême droite, il veut aller jusque devant la Cour constitutionnelle. Interview publiée dans le Ravi 171, spécial Italie (Mars 2019)

Pourquoi vous opposez-vous, avec plusieurs maires italiens, à la loi Salvini sur l’immigration ?

Si vous me demandez combien il y a de migrants à Palerme, je vous répondrai qu’il n’y en a aucun. Car en tant que maire je ne fais aucune distinction entre les citoyens de ma ville, qu’ils viennent d’ici ou d’ailleurs. Salvini, lui, introduit le racisme et la différence. Il est contre les droits humains et sa loi va introduire l’insécurité. Il va transformer les personnes qui sont immigrées avec une autorisation formelle en personnes illégales sur le territoire. Cette loi est criminogène. Le permis de séjour est la nouvelle peine de mort, le nouvel esclavage. C’est anticonstitutionnel. Peut être que Salvini ne connaît pas la constitution italienne mais elle est la loi des lois et toutes les lois doivent être respectueuses de la constitution. Je suis avocat, j’ai enseigné le droit constitutionnel. Je connais très bien les risques encourus à ne pas appliquer la loi. Plusieurs élus comme le maire de Naples, de Florence ou encore celui de Parme, dissident du Mouvement 5 Étoiles, ainsi que des chefs de régions me suivent dans ce combat. Nous irons devant la Cour constitutionnelle.

Que pensez-vous de la manière dont la France appréhende la question migratoire ? J’aime votre pays. Je pense que la France est reconnue dans le monde entier pour la liberté, la fraternité et l’égalité. Il est inconcevable d’imaginer qu’une poignée de migrants à sa frontière pose problème. Cette situation est inacceptable. Et j’ai espoir que la France n’aille pas dans le sens de notre ministre. Car Salvini n’est pas seulement contre les migrants, il est contre l’Italie et le peuple italien. Il est contre la dignité, contre la culture et contre l’Histoire.

Vous avez été député européen, comment expliquez-vous que l’Union européenne ne réagisse pas ?

L’Union européenne risque de mourir si elle n’a pas la possibilité de garantir le respect des droits humains. C’est une des plus grandes évolutions institutionnelles du monde, de l’histoire de l’humanité parce qu’on y a établi de ne pas se faire la guerre et d’y respecter les individus et les droits humains. Si l’Union européenne n’est plus capable de ça, elle n’a donc plus de raison d’être. Et je suis sûr qu’un jour nous aurons à répondre sur le génocide en Méditerranée. Je ne sais pas si ce procès se fera dans les livres d’Histoire ou devant un tribunal, mais il aura lieu.

Propos recueillis par Samantha Rouchard, mis en forme par Maëlliss Patti

@-Leravi - http://www.leravi.org