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Edmonde Charles-Roux

le 1er/09/2005

Edmonde Charles-Roux, 85 ans, préside l’académie Goncourt, qui indique tous les ans le livre qu’il faut offrir pour Noël à sa grand-mère.

La dame Defferre

« Hey fonblard, j’ai rancard avec Nanard, Appelle les chtards v’la Bruno Escobar... ». (1) Salut les jeunes ! Ça boume ? Je sais pas vous mais moi, j’en ai ma claque de Marseille. Heureusement, j’ai mon pied-à-terre à Paris et mes bouffes chez Drouot avec les Goncourt. Mais non, pas les frères, le jury, sombres ignares ! Regardez-moi ça, Gaudin qui fait construire un hôtel de luxe sur le port, en contrebas de ma terrasse. J’espère qu’il ne va pas me gâcher la vue, non mais quel nul ! Il n’a pas compris qu’il fallait faire un Guggenheim comme à Bilbao, plutôt qu’une caisse à savons. De mon temps, ça ne se passait pas comme ça. Bah, au moins, il a réussi à changer l’image de Marseille. Et ça, c’est bon pour mon patrimoine immobilier - vous avez vu comme ça flambe ? - on est très portés sur la pierre, dans la bourgeoisie marseillaise. Car bourgeoise, je le suis jusqu’au chignon et au collier de perles : grande famille marseillaise, mais née à Neuilly-sur-Seine. Bourge depuis tellement de générations que j’ai pu me permettre une certaine distance avec l’argent, car on finit toujours par singer l’aristocratie une fois qu’on a passé le cap vulgaire du nouveau riche. On peut même devenir de gauche sans faute de goût, gauche sévruga, j’aime pas le bélouga, le grain est trop gros. Bref, mon pedigree est bâti sur les savonneries, les colonies, les armateurs, le mécénat, les carrières politiques... Grand-père Jules a même eu droit récemment à une expo à sa gloire de colonialiste pur jus qui représente si bien la Marseille du 19ème. Papa qui a été ambassadeur m’a trimballé de Prague à Rome quand j’étais gamine. Les leçons de piano, les thés... Je me suis roulée par terre pour pouvoir aller au lycée public plutôt que chez les dames du Sacré-Cœur. J’étais pas trop bigote, et papa, en bon libéral, a accepté. Avec le bac, retour en France, et c’est la guerre. D’abord, je me fais infirmière, après j’ai accompagné de Lattre. J’ai été blessée deux fois, décorée... Reconnaissez que j’en ai plus sous le tailleur Chanel que la plupart des zouaves qu’on vous donne en exemple, pas vrai les jeunes ? A la Libération, je rentre chez Elle qui vient d’être créé. J’y reste deux ans, puis je passe à Vogue, devient rédac chef, j’y resterais seize ans. Ah, les jeunes, c’était autre chose, la presse féminine d’alors ! Destinée à des bourgeoises cultivées qui s’emmerdaient à la maison (c’était rare, les bourges comme moi, journaliste en plus, ça faisait mauvais genre !), on pouvait y lire des dizaines de pages sur la culture. Doisneau, Avedon, Aragon, Penn, Bourdin, Klein etc. Je me suis fait lourdée quand j’ai passé en couverture un mannequin noir photographié par William Klein. Pour me venger, j’ai sorti mon premier roman anti-amerloque, Oublier Palerme. Et paf ! Prix Goncourt 1966 ! Des petits salauds à la Provence, où je continue à tenir une rubrique écrite avec les pieds, c’est bien suffisant pour ce torchon, font courir le bruit que c’est un nègre qui l’a écrit ! Ah, si Gastounet était encore là, ça ne se passerait pas comme ça ! Ah, mon Gastounet, c’est après le Goncourt que je l’ai rencontré. On a été amants pendant 6 ans (il était marié) et on se mariera en 1973. Je lui ai consacré un pavé de 3 kg en ultime hommage, L’homme de Marseille. Et quel homme ! On n’en fait plus des comme ça. On a régné sur Marseille, avec notre cour, mais surtout lui. On a toujours voulu faire croire que j’avais plus d’influence que ce que j’en ai voulu reconnaître. Pour la vérité, vous pouvez toujours vous brosser. Aujourd’hui, la politique m’intéresse toujours, mais je suis un peu larguée. J’ai soutenu Chevènement aux dernières présidentielles, c’est vous dire. Et puis quelle époque ! Je vous plains sincèrement, les jeunes. A votre place, je foutrais un peu plus la merde, tas de mollassons décérébrés ! Sinon, la littérature me prend pas mal de temps. J’écris quand j’en ai envie, et puis il y a surtout toutes ces bouffes germanopratines, et tous ces bouquins indigestes, avec ces courbettes, ces sous-entendus... L’année dernière, on a refilé le prix à Actes Sud, parce que la mère Nyssen n’arrêtait pas d’aboyer qu’on était des vendus. Vous l’avez entendue depuis ? Elle en a « pleuré de bonheur » (sic). Ah, ces éditeurs, tous les mêmes !

Paul Tergaiste

(1) C’est beau la vie, duo Bernard Tapie & Doc Gynéco

@-Leravi - http://www.leravi.org