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Pierre Bellon, ex-président de Sodexho

le 1er/10/2005

Pierre Bellon, 75 ans, quitte la présidence de Sodexho, multinationale de la malbouffe. Mais « Papy » Bellon n’est pas du genre gâteau.

L’empereur du Boudin-purée

« C’est la quille, c’est la quille, et c’est pas pour les bleus ! » Enfin, presque la quille. Nous, les artistes, aimons à mourir sur scène. Donc, je reste au directoire, je préside toujours Bellon SA, la holding familiale qui détient plus de 38 % de Sodexho (ce qui me permet surtout de ne pas payer l’ISF, hé, hé !), je touche des jetons chez PPR et Air Liquide, je suis vice-président du MEDEF... Rien qu’en salaire, je palpais 650 000 euros. D’après le classement Forbes, je fais partie du petit club des milliardaires français, mais à peine au douzième rang sur treize au total, avec 1,3 milliard de dollars, une misère. Eh ouais, milliardaire exempté d’ISF, comme quoi, les violons sur la fuite des capitaux à cause de l’ISF, c’est du pipeau ! Né à Marseille, marié, quatre enfants, HEC... Des broutilles et puis Sodexho, quelle belle aventure, petite PME marseillaise que j’ai fondée en 1966, et aujourd’hui leader mondial de la restauration collective, cotée au CAC 40 et tout le pataquès. Je me suis surtout gavé grâce aux privatisations à tout va dans les années 80. Mes clients ? Les prisons, les casernes, les bahuts, les entreprises, les administrations, et même les monastères, bref, tout ce qui ressemble à une taule et où l’on peut déverser de la malbouffe à la tonne. Notre secret ? La satisfaction du client ! S’avoir s’adapter aux cultures, aussi. Dans les cantines scolaires aux States, on sert des plateaux-repas de junk food (coca+chips+Mars) (1) ! Le mieux dans le bizness, c’est la taule, gérée par notre filiale, la SIGES. Car « j’ai travaillé dans l’hôtellerie, mais avec les prisons je suis sur d’avoir un taux d’occupation à 100% ». (sic) Ah, ah ! La taule ! Sacré marché, ça va chercher dans les 50 milliards d’euros, et un secteur en croissance, Dieu merci ! Et puis il n’y a pas que la bouffe, il y a le gardiennage, le blanchissage, la sécurité... On fourgue le pack complet, que du bonheur. Les taulards, on les fait bosser aussi. Pour 150 euros par mois, sans syndicat. Bref, je suis le plus gros maton du monde. Et comme il n’y a pas de petits profits, on vend à la « cantine » (2) des spaghettis « don de la Communauté Européenne ». Vous l’aurez compris, les projets de prisons privées en France, c’est mes potes de l’UMP qui pensent à moi. Un nouveau marché porteur, c’est le réfugié. On l’héberge, on lui fourgue des sortes de tickets-resto, et on fait raquer l’Etat. Bon, des fois, il y a des pots cassés, comme ces trois gus en Californie qui ont bouffé des épinards farcis à l’escherichia coli et y sont restés. Procès, avocats, indemnités, le titre perd un peu en bourse, et puis hop, ça repart. Une fois c’est l’escherichia, l’autre, la salmonellose. La routine. Pots cassés, les hôpitaux de Liverpool et Glasgow qui ont été classés les plus sales de Grande-Bretagne, entretien confié à Sodexho, of course. Au Massachussets, un étudiant a trouvé un morceau de pouce d’un travailleur dans un sandwich à la dinde (sic). Plusieurs hôpitaux ont résilié leur contrat après l’avalanche de plaintes sur la merde qu’on faisait bouffer aux patients et au personnel ou à cause du linge dégueulasse qu’on rendait après nettoyage, etc. On a aussi des soucis avec les étudiants qui essaient de nous foutre dehors de leur fac, ces sales gauchos, mais on les emmerde ! (3) Bien implantés aux USA, car on file du blé aux partis, du coup on a ramassé gras de contrats en Irak, malgré l’hostilité anti-frenchie. Côté social, on est aussi à la pointe : abus des intérimaires, ce qui a causé une grève au Parlement Europée. Avec de telles conditions de travail que certains eurodéputés ont appelé au boycott des caféts, ça fait désordre. Aux States, on est arrivé à 12 % de taux de syndiqués dans la boîte, aussi bien que Walmart, les champions de l’anti-syndicalisme (4). Il y a quelques mois on a évité un procès retentissant en versant 80 millions de dollars aux Négros qui portaient plainte pour discrimination raciale. De fait, pas un cadre dirigeant qui soit noir chez nous, juste des larbins à qui on n’a jamais proposé de promotions. L’an dernier en France, on a sucré la prime-repas à tous les salariés qui faisaient le ramadan. Bref, je suis un apôtre des aboiements du MEDEF. Florilège : « En créant trop d’emplois publics, on détruit les emplois privés et on alimente dramatiquement le chômage. » Sur les 35 heures « Ces gens pensent qu’ils peuvent dicter à chacun le temps pendant lequel il doit travailler et comment il doit vivre. C’est invraisemblable ! (...) Ensuite, il y a l’absence de fonds français de pension, l’Etat, que des démagogues ont super endetté, le fisc qui pompe l’argent et l’empêche de s’investir dans les entreprises, etc. » (5) C’était quand Jospin était aux manettes et faisait reculer le chômage avec les 35h notamment. Maintenant mon pote Breton explose le plafond de 3 % de déficit, le chômage repart, mais je ferme ma gueule, car je suis un bon toutou. Bon, je vous laisse, le titre a pris encore 5 % hier et je vais au golf.

Paul Tergaiste

(1) Le documentaire Supersize me, consacré essentiellement à Mc Do, comporte également quelques scènes édifiantes sur Sodexho.

(2) Sorte d’épicerie interne à la prison on l’on vend des produits hors de prix aux prisonniers

(3) Pour d’autres détails et exemples, voyez le chapitre consacré à Sodexho dans Multinationales 2005, de Walter Bouvais et David Garcia, aux éditions Danger Public

(4) Sodexho a été condamné à plusieurs reprises par le National Labor Relations Board pour pratiques anti-syndicales

(5) Extraits du discours prononcé à la réception du prix Chaptal en 1998

@-Leravi - http://www.leravi.org