Le tourisme, ça eût payé

juillet 2005

Cinq milliards d’euros : c’est ce que dépensent chaque année les quelques 8,6 millions de touristes qui visitent les Alpes-Maritimes [[<1>Comité Régional de Tourisme Riviéra-Côte d’Azur, chiffres 2003.]] . Depuis 2001, ce chiffre est en baisse constante et sensible. Les professionnels du tourisme ne s’en inquiètent guère, ou font mine de, mais ils ont tort. Cette baisse en effet pourrait bien signifier l’agonie de la poule aux ?ufs d’or. A trop tirer sur la corde, la Côte d’Azur est peut-être arrivée à saturation. Le tourisme est une manne, mais il a aussi un coût, difficilement évaluable. Il faudrait en effet intégrer des paramètres aussi divers et difficilement quantifiables que la part induite par le tourisme dans le coût des infrastructures ou la gestion des déchets, la consommation d’énergie ou d’eau, les dégradations faites à l’environnement, etc. On s’en tiendra donc à deux exemples, non quantifiables, le second fournissant une piste pour comprendre la baisse de la fréquentation touristique. On a déjà évoqué dans ces colonnes, et à maintes reprises, les problèmes de logement dans les Alpes-Maritimes. Avec 42 446 logements sociaux pour 480 722 résidences principales, soit 8,83 % [[Chiffres DDE 06, mars 2004.]], on est loin des objectifs de la loi SRU (20 %). En revanche, le département est bien pourvu en résidences secondaires, puisqu’il en compte 160 000, dont 120 000 appartiennent à des personnes résidant en dehors du département [[Comité Régional de Tourisme Riviéra-Côte d’Azur, chiffres 2003.]] . On voit par-là que les promoteurs immobiliers préfèrent investir dans d’onéreuses résidences touristiques que dans du logement social. S’en suit une pression foncière dont ils sont, sinon les seuls responsables, tout du moins les premiers bénéficiaires. “ Toute l’économie est faussée par la manne touristique ”, résume Paul Euzière, conseiller municipal de Grasse et organisateur des rencontres méditerranéennes du tourisme.

« Ne pas développer le haut-pays permet de le garder dépendant des ressources du Conseil général »

Jean-Raymond Vinciguerra, Conseiller général

Autre exemple d’infrastructure touristique sous-utilisée, les ports de plaisance. Entre Martigues et Menton, on en compte 192, soit 110 km de côte sur un total de 650 [[Plan bleu, étude de 1994 citée dans les annales des 4es rencontres méditerranéennes du tourisme, festival transméditerranée, Grasse, septembre 2003.]], la plus forte concentration au monde de port de plaisance. Comme les résidences secondaires, les ports de plaisance ne sont utilisés qu’une partie de l’année. Dans les deux cas, il est fort possible d’imaginer d’autres infrastructures, moins nombreuses mais mieux utilisées, et ce d’autant plus que les touristes ne déferlent pas au même moment de l’année sur le département, puisque la période estivale de juin à septembre ne représente que 43 % de la fréquentation touristique annuelle.

Pour autant, on aurait tort de crier haro sur les touristes. Le principal responsable de cette situation est à chercher ailleurs, et notamment du côté des décideurs politiques qui ont laissé à la spéculation foncière et immobilière le soin d’aménager le littoral. Or, les investisseurs n’ont pas su aménager le littoral azuréen, ils n’ont su que le consommer, petit à petit, bout par bout. A ce jour, il n’en reste plus grand chose, et les touristes vont voir ailleurs. Les spéculateurs aussi.

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Aujourd’hui, le nouvel Eldorado touristique, c’est le Var, qui a détrôné les Alpes-Maritimes en termes de fréquentation touristique (66 millions de nuitées en 2003 contre 6,1 pour les Alpes-Maritimes). Les touristes viennent y chercher ce qu’ils ne trouvent plus dans les Alpes-Maritimes : des paysages préservés à un prix abordable. Qu’ils se dépêchent, ça pourrait ne pas durer. Le Conservatoire du littoral ne possède aucune plage dans le Var, excepté dans le parc naturel de Port Cros et autour du Cap Larcher, et aucune n’est inscrite dans le réseau Natura 2000. Ce sont pourtant là deux pertinents outils d’aménagement du territoire, et on ne peut reprocher ni aux touristes, ni aux spéculateurs, la frilosité des élus à les utiliser. Le pire est donc à craindre pour le Var. Reste, dans les Alpes-Maritimes, l’arrière-pays, qui n’est visité que par 500 000 touristes chaque année. Mais veut-on vraiment y développer le tourisme ? Jean-Raymond Vinciguerra, conseiller général vert des Alpes-Maritimes, en doute. “ Le Conseil général finance massivement le tourisme sur la bande littorale, à destination des populations étrangères au département, explique-t-il, au détriment du haut-pays, en quelque sorte réservé pour les habitants du département. ” Pourtant, ce ne sont pas les ressources touristiques qui manquent, mais plutôt, soutient le conseiller général, la volonté politique : “ ne pas développer le haut-pays permet de le garder dépendant des ressources du Conseil général. Ça n’est rien d’autre qu’une politique clientélaire. ” On y revient…

Gilles Mortreux