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Mirages en plein désert

Se soigner dans les Alpes-de-Haute-Provence est parfois un sport de combat
le 18/05/2018

Dans une région où l’offre de soins est profondément inégale, le département des Alpes-de-Haute-Provence est particulièrement touché.

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Le président François Hollande l’avait promis en 2012 : aucun territoire ne se trouverait à plus de 30 minutes d’une prise en charge en urgence. Raté ! Cédric Volait, coordinateur CGT santé et action sociale pour la région Paca et le département des Alpes-de-Haute-Provence (04), est formel : « aujourd’hui, 30 % de la population est à plus d’une heure d’un service d’urgence. »

Paca compte environ un médecin pour 240 habitants (1) contre 290 au plan national. Mais ils sont surtout installés sur la zone littorale ou dans les grands centres urbains. Le département le moins doté reste le 04 avec un médecin pour 326 habitants. C’est aussi ici que l’espérance de vie est la plus faible... «  Le problème principal est le vieillissement de ces médecins. Beaucoup partent à la retraite et il est difficile de les remplacer, explique Jacky Comte, président de la Mutualité française 04. Les jeunes préfèrent s’installer là où il y a du monde, travailler en équipe. Ils ne conçoivent pas d’être seuls. »

Pour un médecin généraliste exerçant dans le 04, syndicaliste à MG France mais qui souhaite rester anonyme, « la médecine libérale est en train d’être assassinée. C’est fini le médecin de village qui fait plus de 60 heures par semaine. Pour voir plus de patients, il faudrait nous libérer des tâches administratives car je ne peux pas me permettre d’embaucher une secrétaire à plein temps ! Et il faut revaloriser l’acte : un vétérinaire prend 35 euros pour une consultation contre 25 pour nous ». Assassinée, le mot est fort pour Arthur Esquer, en 4e année de médecine à Marseille et représentant des étudiants dans les conseils de la faculté. Mais il confirme que, lui et ses collègues à l’université, connaissent mal la médecine libérale : «  nos stages se font en CHU sauf un, pendant 6 mois. »

Il existe pourtant des incitations financières pour les jeunes médecins s’installant dans des zones défavorisées : 50 000 euros pour trois ans minimum. « Ces aides bénéficient surtout aux jeunes qui comptaient déjà s’installer dans ces zones… », remarque Jacky Comte. L’Agence régionale de santé Paca (ARS) (1) finance également, à hauteur de 1 200 euros par mois, les étudiants qui s’installeront dans une zone blanche. Le nombre de bénéficiaires a doublé cette année mais cela ne concerne que 16 étudiants à Marseille… « Certaines petites communes proposent logement avec piscine, voiture de fonction, etc. Mais elles ne trouvent pas quand même », indique Cédric Volait, de la CGT.

Autre solution avancée : l’augmentation du numerus clausus. « C’est nécessaire mais il faudrait alors investir massivement dans les facultés. Et quand on sait qu’il y a déjà des cours donnés en visioconférence… », note Jacky Comte. Le gros trou noir dans le 04, c’est le manque de spécialistes : un pour 837 habitants contre 538 en France et 438 en Paca ! Il n’y a plus d’ophtalmologue à Digne, par exemple, et les patients doivent prendre rendez-vous à Gap, Sisteron… avec des délais de 3 ou 4 mois. « Pour une ville thermale comme Digne qui reçoit plus de 10 000 curistes par an, il y a un seul ORL et plus qu’un rhumatologue ! »

Le remède miracle préconisé par les pouvoirs publics pour lutter contre la désertification médicale est la MSP, la maison de santé pluridisciplinaire, qui accueille plusieurs professions de santé libérales sous le même toit. Il y en 27 financées par l’ARS aujourd’hui en région, avec autant d’ouvertures prévues. « A Digne, cela fonctionne, assure Patricia Granet, maire DVG de Digne et allergologue à l’hôpital. Mais c’est vrai qu’il faut une équipe volontaire. » Jacky Comte est plus dubitatif : « Sur le papier, c’est une belle idée, mais dans les faits… Les médecins qui ont de la bouteille sont déjà installés, travaillent seuls. Et le système pose un problème économique : on investit dans un cabinet mais on ne peut pas le revendre. »

Autre mirage, le numérique et la « télémédecine ». « C’est comme faire l’amour par téléphone », s’amuse le syndicaliste MG France. Et comment imaginer des patients déjà isolés qui, pour certains, ne savent pas allumer un ordinateur, consulter par Skype et s’isoler encore plus ? « Ce n’est pas la panacée, reconnaît Patricia Granet. Mais cela peut permettre de ratisser plus large, toucher des gens qui ne vont plus du tout chez le médecin. »

60 % des jeunes médecins sont désormais des femmes et « elles sont plus attirées par le salariat, assure le maire de Digne. Elles souhaitent avoir une vie de famille, moins de pression… » Constat partagé par le cégétiste Cédric Volait pour qui LA solution sont les centres de santé. Contrairement aux MSP, ils sont rattachés à un établissement public, ne pratiquent pas de dépassements d’honoraires et le personnel est salarié. « C’est tout bénef pour les patients et la collectivité », assure-t-il. « Une consultation par un salarié revient à 80 euros », tance le syndicaliste MG France. Ce qui fait dire à Patricia Granet : « le problème sous-jacent, c’est la remise à plat du système de santé, hospitalier et libéral. » Cela n’en prend pas le chemin.

Clément Chassot

1. Source ARS (Agence régionale de santé). Cette dernière n’a pas souhaité s’exprimer sur la question des déserts médicaux.

Enquête publiée dans le Ravi n°161, daté avril 2018

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