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Sous-traitants, parias de l’atome

le 23/08/2011

La sous-traitance dans le milieu du nucléaire concerne 80 % des activités de maintenance. Au Tricastin, comme ailleurs, EDF dilue ainsi ses responsabilités et des milliers de travailleurs paient les pots cassés.

Selon les syndicats, ils seraient 20 000, autant que les agents EDF, à effectuer les basses œuvres du nucléaire, et plus de 50 000 dans toute la filière. Le fleuron de l’industrie française n’échappe pas à l’externalisation, à la course au profit et au dumping social. Apparue au début des années 1990, cette sous-traitance concerne exclusivement ou presque les activités de maintenance, réalisées lors de ce qu’on appelle les arrêts de tranche (pour recharger le réacteur en combustible). Il y a une quinzaine d’années, 10 % de ces travaux étaient effectués par des sous-traitants  ; aujourd’hui, ils le sont à 80 %. «  Les appels d’offres sont passés pour une durée moyenne de cinq ans et EDF, dans la majorité des cas, va se tourner vers le prestataire le moins cher, s’indigne Gilles Reynaud, sous-traitant et délégué syndical CFDT à Polinorsud Tricastin, filiale d’Areva. Les arrêts de tranche, qui durent aujourd’hui 24 jours, sont sans cesse réduits par EDF. On a donc tout intérêt à faire le job en temps voulu, sous peine de voir s’envoler le prochain contrat.  »

«  Tricher avec son dosimètre est une réalité aujourd’hui  »

Les partenaires sociaux dénoncent à l’unisson un système pervers de rémunération à la prime. Des sous-traitants en réelle détresse financière, payés au SMIC, n’hésitent pas à travailler plus pour gagner plus, quitte à jouer avec le feu  : «  Tricher avec son dosimètre est une réalité aujourd’hui, constate Laurent Langlard, porte-parole national CGT mines énergie. On va le déposer à quelques mètres de l’endroit où on intervient, là où la radioactivité est plus faible. Comme ça, la limite des 20 millisieverts/an ne sera pas dépassée et ces gens-là pourront continuer à travailler.  »

Le syndicaliste Gilles Reynaud, à l’origine de la plate-forme militante ma-zone-controlee.com, est chef d’équipe en CDI. Avec lui, entre quatre et cinq travailleurs précaires (CDD ou intérim)  : «  Normalement, ils ne peuvent pas entrer en zone orange [exposée aux rayonnements ionisants, NDLR]. EDF assure cette surveillance, mais elle n’est pas tout le temps effective. Des collègues peuvent s’y retrouver par erreur alors qu’ils n’y sont pas spécifiquement formés…  » Pour lui, on ne s’improvise pas électricien ou radioprotectionniste lorsqu’on est chaudronnier de formation. Une responsabilité diluée au possible qui permet au premier producteur mondial d’électricité nucléaire de se laver les mains de toute accusation.

La CGT considère les formations EDF préalables comme des simples formalités que ni le marchand d’électricité ni les syndicats ne peuvent contrôler réellement. Dans son rapport 2010, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) fait état d’une «  dégradation générale des conditions de sécurité au travail  » au Tricastin, mais assure qu’elle n’est pas spécifique aux sous-traitants. Le gendarme du nucléaire reconnaît cependant la nécessité pour le site d’effectuer des «  progrès notables  » en matière de surveillance en zone de radioprotection. Contactée par le Ravi, la direction du Tricastin n’a pas souhaité réagir. Un rapport spécifique sur la sous-traitance est d’ailleurs attendu au début de l’année prochaine.

Question suivi médical, les sous-traitants ne bénéficient pas de la même médecine du travail que les agents EDF, très spécifique, et sont suivis par des toubibs qui auscultent aussi bien boulangers que soudeurs. «  On a l’impression d’être les parias d’une industrie qui nous ignore  », lâche Gilles Reynaud avec dégoût. Les multiples entreprises sous-traitantes appliquent autant de conventions collectives différentes et l’uniformisation de ce fouillis général constitue la grande revendication des syndicats, qui ont lancé en février dernier un collectif FO-CFDT-CGT. Enfin, la CGT évoque un risque sur la sécurité des installations  : «  EDF a perdu la maîtrise de son outil de travail, fulmine Laurent Langlard. En cas d’accident grave, ce ne sont pas les sous-traitants qui interviendront. Si Fukushima nous a appris quelque chose, à l’image de la gestion de crise de Tepco, c’est que cette industrie n’aurait jamais dû être privatisée.  » Mais comme toujours, pas de raison de s’affoler  : l’État français détient encore la majorité du capital du grand électricien, n’est-ce pas  ?

Clément Chassot



@-Leravi - http://www.leravi.org