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Entre bling bling et débrouille

Où en est Estrosi avec sa promesse de protéger la culture et ses acteurs ?
le 26/09/2016

Pour que sa région rayonne culturellement, Christian Estrosi mise surtout sur ce qui se voit de loin. Histoire qu’on se souvienne de lui en 2017 ?

«  Chantal Eyméoud ? Elle est très calée sur les politiques écolo, mais par contre en culture, elle n’y connaît rien  !  », s’étonne un ancien conseiller régional à l’annonce du nom de la nouvelle vice-présidente déléguée à la culture de la région Paca venue remplacer Sophie Joissains démissionnaire. «  Cette dernière, pour le coup, connaissait l’affaire, poursuit l’ancien élu, lui aussi bien informé sur le secteur culturel. C’est peut-être même parce qu’elle la maîtrisait trop qu’on lui a demandé de dégager. Allez savoir…  » Déjà en charge des entreprises, de l’artisanat et de l’économie de montagne, Chantal Eyméoud (UDI) se retrouve, par équilibre politique et de « genre », à co-gérer l’une des priorités du mandat d’Estrosi : la culture dont le « motodidacte » a choisi d’assumer lui-même la présidence de la commission en augmentant le budget à 53,2 millions d’euros. La nomination à la culture d’Eyméoud, maire d’Embrun dans les Hautes-Alpes, semble confirmer une direction politique que les acteurs culturels locaux redoutaient : plus proche du canon à neige artificielle (2) que de la création artistique…

Le spectacle vivant est à bout de tout et notamment de sous. D’après une étude du Syndeac (Syndicat des entreprises culturelles et artistiques subventionnées), les dotations toutes confondues baissent de 0,3 % au niveau national et de 0,6 % pour Paca. 81 % des subsides publics étant absorbés par les théâtres et les scènes labellisés, autant dire qu’il reste les miettes pour les autres. Pour 2016, Les Théâtres de Dracénie (83) voit la région maintenir sa subvention à hauteur de celle de 2015. Le théâtre Liberté à Toulon, qui partage le label scène nationale avec Châteauvallon, voit la sienne augmenter. Charles Berling et Pascale Boeglin-Rodier avaient accueilli Christian Estrosi dans l’entre-deux tours des régionales pour faire barrage au FN. Le candidat LR avait alors prononcé cette phrase qui restera dans les annales : «  Dans ce monde de la culture […], je me sens un homme de gauche !  » Ce qu’Aïcha Sif, ancienne conseillère régionale EELV présidente de la commission culture, traduit à sa manière : «  copinages et clientélisme seront de mise pour obtenir les meilleures subventions, face aux baisses de dotations de l’Etat.  »

Pour Tonton Dgé qui tente de sauver son café théâtre 7ème Vague menacé d’expulsion (3) à la Seyne-sur-Mer et qui, en trente ans, a vu les subventions fondre comme neige au soleil, c’est le centralisme qui a aggravé les choses et a laissé «  les grandes surfaces de la culture bouffer les épiceries fines  ». Nombre de petits théâtres comme le sien, qui donnent leur chance à des artistes locaux, ferment les uns après les autres.

Sauver la vitrine

«  Paca, Terre de festivals : 245 au total pour 1737 spectacles dans 267 communes  » se targue pourtant la région qui, comme toutes les années, publie un guide épais les recensant : beaucoup de petits rendez-vous pour quelques grosses machines… Christian Estrosi vole ainsi au secours de l’un des plus prestigieux festivals, le In d’Avignon, qui en 2015 et en quelques chiffres représentait 120 000 à 140 000 billets délivrés, 500 journalistes, 3 500 professionnels du spectacle vivant, pour un budget de 13,3 millions d’euros et 23 à 25 millions de retombées sur la ville (1). Avec le Off non subventionné mais qui draine le touriste et le festivalier, c’est tout bénéfice pour l’image de marque au national comme à l’international.

Le In d’Avignon a donc reçu une rallonge de 50 000 euros là où la Ville les enlève (lire page 12 «  La maire d’Avignon fait son festival  »). Ce qui bien entendu réjouit son directeur, Olivier Py, au micro du Ravi (lire page 13 notre « Grande Tchatche ») : «  Il y a un an déjà, j’avais rappelé à Christian Estrosi qu’il vivait sur la Côte d’Azur […] et qu’ici c’est le Vaucluse. C’est un peu comme comparer l’Alabama et la Californie. Montclar à Avignon, c’est plus pauvre que les quartiers nord de Marseille ! […] Nous y faisons beaucoup de choses avec les habitants. C’est l’engagement même du festival d’être à cet endroit-là. Donc, oui, Estrosi est venu aider la culture.  » Naïf ou très diplomate Olivier Py ? Sur son blog « motodidacte » explicite sans complexe des motivations plus « politiques » concernant son soutien à un festival prestigieux négligé par une municipalité socialiste : «  Christian Estrosi [ndlr : oui il parle de lui à la troisième personne] a décidé avec la majorité régionale d’augmenter notre participation financière au festival pour compenser la baisse de la ville…  » Peut-on pour autant en conclure, comme il se murmure, qu’il vise le ministère de la Culture ?

Culture locale à l’huile de coude

Pendant ce temps, les petits, eux, tentent de survivre en bricolant et en essayant de rester fidèles à leurs valeurs. «  Nous sommes tous bénévoles, il n’y a aucun salarié, nous avons tous un boulot à côté et c’est ce qui nous sauve. Sans ça, on aurait fini comme les Voix du Gaou  », explique Moh, l’un des organisateurs du Festival de Néoules (83) qui fête sa 26ème année. Le festival touche 10 000 euros de la région, mais le gros coup de pouce vient surtout du village où chacun met la main à la pâte…

«  Tout le monde se débrouille et ça devient la norme ! Mais moi, je refuse de faire du bénévolat et de ne pas payer les gens avec lesquels je travaille  », explique Catherine Lecoq (4), comédienne et syndicaliste, qui fut un temps aussi conseillère régionale apparentée Front de gauche. « De plus en plus de petites structures mettent la clef sous la porte, poursuit-elle. On se dirige vers des programmations lissées sans prise de risques. Et d’un autre côté des spectacles "provençalistes-provençaux".  » Une création oubliée, des lieux de répétition qui disparaissent, un maillage social méprisé et un crowdfunding qui devient la solution jusqu’à épuisement. Pour la comédienne : «  c’est le marasme absolu ! » Pour l’instant, la région échappe au Puy-du-Fou de Marion Maréchal (Nous Voilà)-Le Pen et à la « vision » de la culture du FN. Enfin presque ! A Fréjus, Cogolin, dans la mairie de secteur marseillaise de Stéphane Ravier et dans les autres municipalités d’extrême droite, les artistes et les acteurs culturels ne sont déjà pas à la fête…

Face à la pression économique, à l’injonction de diversifier leurs ressources suite à la baisse des subventions publiques, à celle de démontrer sans cesse leur valeur ajoutée économique et touristique, les acteurs culturels tentent de se réinventer. Traverses regroupe par exemple 32 théâtres de statuts différents (scènes nationales, scènes conventionnées, théâtre de ville…) afin de mutualiser les coûts et de repérer des troupes locales et régionales. Ce réseau monte ainsi des tournées cohérentes pour favoriser la création et la diffusion des œuvres dans le domaine du spectacle vivant. « Le vivre ensemble ne rapporte pas, constate Aïcha Sif. C’est aux nouveaux collectifs comme Nuits Debout de s’emparer de cette question, qui sera un vrai enjeu pour la présidentielle.  » Et notre ancienne conseillère régionale, comédienne et metteur en scène, de conclure : «  Le souci dans notre profession, c’est que l’on sait s’adapter mais pas militer !  »

Samantha Rouchard

1. Source : site du « In » d’Avignon

2. Plan « Smart mountains » de la région

3. Pétition en ligne

4. Les Femmes du Sud, du 8 au 18 juillet à 16h05, Théâtre de La Rotonde à Avignon (Off)


Graillon de culture

Mandy Graillon, ou celle qui murmurait «  dins la lenga  » à l’oreille de motodidacte… «  Pople d’Arles veici ta reino  », ça c’était le 1er mai 2014, lorsque la jeune femme de 23 ans devenait Reine d’Arles pour trois années. Depuis janvier c’est le peuple de Paca qui l’a vue nommée conseillère culture du président de région Christian Estrosi (LR). Stupéfaction dans les rangs ! La jeune femme vient à peine de terminer ses études qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’art ou la culture puisqu’elle a fait une école de commerce à Lyon et est spécialisée dans la finance d’entreprise, la comptabilité et le contrôle de gestion.

Mais cette jeune militante Les Républicains sait jouer du galoubet-tambourin, ce qui peut s’avérer très utile pour ramener l’ordre en assemblée plénière, et pratique le modern jazz, de quoi mettre l’ambiance en fin de réunion arrosée. Bien sûr elle parle le provençal depuis toute petite, «  et non cet occitan inventé de toute pièce par les Provençaux et les Anglais  » et «  plus qu’un costume et une langue [elle] défend une identité  ». Et «  sans rien casser, sans rien brûler, sans menacer de tuer  » (contrairement à qui ?), [nous voulons] simplement revendiquer [notre] droit à exister  ». C’est par son discours engagé, « identitairement » parlant, prononcé à Arles le 24 octobre dernier pour «  Gardaren prouvenço  », et par son talent d’oratrice que la mistralienne aurait, telle une sirène en Mireille, séduit l’Ulysse Crestian !

S. R.



Enquête publié dans le Ravi n°142 daté juillet-août 2016

@-Leravi - http://www.leravi.org