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Cinquante nuances de gris

Ils se mobilisent contre le système carcéral et pour les détenus
le 30/10/2017

Des groupes résolument anti-carcéraux aux visiteurs de prison en passant par le Genepi, tour d’horizon des mobilisations que la prison suscite.

Jadis au cœur de la cité, désormais aux marges, la prison, objet presque tabou, n’en suscite pas moins des mobilisations protéiformes. Il y a quelques années, sur le campus de Luminy à Marseille, une jeune rappeuse, Keny Arkana, donnait de la voix contre les prisons. À l’origine de ce concert, un petit groupe animant sur Radio Galère l’émission «  Haine des chaînes  » ou participant à «  Du son contre la prison  », rendez-vous depuis 2010 des émissions traitant de l’enfermement sur les ondes libres. Le positionnement est clairement anti-carcéral. Et suffisamment radical pour ne pas vouloir répondre à nos questions.


Si, autour de la prison, les fractures sont parfois profondes (entre lecteurs de l’Envolée et militants de l’Observatoire international des prisons comme entre l’OIP et ceux qui fustigent les «  tenants de la vulgate foucaldienne abolitionniste  »), la spécificité marseillaise est peut-être de voir que le groupe local de l’OIP parvient à réunir des personnes aussi diverses que l’ex-sénateur PCF Robert Bret ou « Rosa », animatrice sur Radio Galère de «  Passe-Murailles  ».


Comme l’explique l’ancien responsable du CAB (le Centre d’accueil des familles des Baumettes, fermé depuis faute de subvention), «  il y a des associations qui sont pour la disparition de la prison. Nous n’en sommes pas là mais on ne juge pas les positionnements des uns et des autres. Même s’il nous arrive de nous dire les choses avec franchise, on travaille avec tout le monde et on joue la complémentarité, sans se perdre dans des compétitions malsaines  ».


Même son de cloche pour les organismes qui interviennent en détention, réunis au sein de la déclinaison du Groupement national « concertation prison » : «  Même si ce n’est qu’une goutte d’eau et que ce n’est jamais assez, il y a pas mal de monde qui intervient en prison, note Sabine Valois, aumônière à la maison d’arrêt de Luynes à Aix-en-Provence. S’il peut y avoir çà et là des rivalités - qui tiennent moins à l’orientation politique ou confessionnelle qu’au positionnement à l’égard de l’administration pénitentiaire - on s’entend plutôt bien. Tant mieux s’il y a des débats ! Car il est indispensable d’avoir une réflexion sur l’incarcération. Et puis, on n’en parle pas assez à l’extérieur. Sinon pour alimenter les pires clichés.  »


Et celle qui intervient aussi en détention en tant que musicienne au sein de l’Académie Bach à Aix d’ajouter : « On ose parler de la prison comme d’un hôtel. Alors que, pour bien des détenus, comme celui que j’ai vu hier, notre visite ou un spectacle, c’est parfois le seul événement qui marque leur vie en détention. Car certains ne sortent jamais de leur cellule.  »


C’est ce qui a motivé Laurent Jouck, ancien DRH, après avoir intégré des détenus dans les usines où il a travaillé, à devenir visiteur de prison : «  Comme avec un iceberg, on fait comme si la prison, ça n’existait pas. Comme si on pouvait oublier, gommer des gens. Ça va nous sauter à la gueule !  » Il sera à l’origine d’Aixcapade, le journal de la maison d’arrêt de Luynes : «  Il y en a eu 13 en trois ans. Chaque numéro était un accouchement. Avec, à chaque fois, des équipes qui ont réinventé le journal pour s’exprimer dans un lieu où il n’y a pas de communication, à part "Radio couloir". Mais c’est avec l’administration, pas avec les détenus, que c’était compliqué. J’ai fini par jeter l’éponge.  »


Pas simple de s’exprimer à sa guise sur ce qui se passe dedans, même dehors ! En témoignent les relations entre l’administration pénitentiaire et l’association d’étudiants intervenant en détention, le Genepi. Début 2017, l’AP a décidé de diviser presque par deux la subvention qu’elle lui accordait jusque-là, estimant que ses «  prises de position actuelles concernant le milieu carcéral sont en contradiction avec le maintien d’un partenariat loyal, transparent et de confiance  ».


Si, depuis, le ministère de la Justice a fait machine arrière, Anna, référente du Genepi sur Marseille, n’est guère surprise : «  Chaque année, en AG, on décide de notre positionnement. Et ce que l’administration n’a pas digéré, c’est notre dernière campagne.  » Qui, s’inspirant des slogans sur les paquets de cigarettes clamait : «  La prison nuit gravement à la société  ». Pas sûr que les relations s’améliorent. En effet, pour intervenir en prison, le Genepi a posé ses conditions : «  On refuse d’intervenir s’il y a des micros ou des caméras, si on nous impose un tiers (de l’AP, de l’Education nationale...) ou encore si nos interventions se traduisent pour les détenus par des fouilles à nu...  »


Derrière se pose la question du rôle et de la place d’une association à la fois dedans et dehors. Comme l’explique Anna : «  On n’est pas des profs. On n’est pas là pour faire la classe mais, par le biais de l’éducation populaire, pour favoriser le décloisonnement. Après, on doit jouer les équilibristes en permanence. N’est-on là que pour intervenir et si oui, à quel prix ou juste pour défendre nos idées ? Depuis quelques années, le Genepi est sur des positions assez radicales. Ce qui n’est pas sans influence sur les gens que l’on attire. Or, jusqu’à présent, l’association avait un rôle de transition, de formation. Et intervenir en prison, c’est on ne peut plus formateur. Cela amène à se questionner, à se positionner.  » Et de conclure : «  Ce serait dommage si on ne se retrouvait qu’entre convaincus.  »


Sébastien Boistel

Enquête publiée dans le Ravi n°154, daté septembre 2017. Ce site est gratuit mais la presse régionale pas pareille a besoin de vous pour vivre. Abonnez vous !

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