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Thibault Roy

le 17/07/2010

Comme il aime à le répéter à l’envie, Thibault Roy n’est pas né avec une petite cuillère en argent dans la bouche. Elle était en bois et s’était coincée dans un autre orifice. C’était en 1982, au cœur de la Saône-et-Loire, étrange contrée où la conduite en état d’ivresse est sport national et où la valeur de tout un chacun se mesure à l’aune du tas de fumier exhibé dans la cour, devant la maison. Chez les Roy, le tas de fumier était petit. Or, si les Roy trouvaient du réconfort dans l’idée que chez eux tout n’était pas aussi petit que le tas de fumier, il fallait affronter le regard condescendant des gens dans la grand-rue et l’attitude des gros fermiers du coin qui offraient une petite brouette de fumier, ça me fait plaisir, j’en ai trop chez moi, c’est pitié de voir un tas de fumier pareil. Après les glaviots dans la figure, il était écrit que la chance sourirait un jour aux Roy et par l’intermédiaire de son plus illustre représentant : Thibault Louis Roger Hubert, appelé communément Thibault par paresse et manque d’imagination.

Un jour de novembre 1985, la chance se manifeste sous les traits d’une révélation : Thibault Roy est doué pour le dessin, du-moins, précise son enseignante, c’est là qu’il est le moins nul, alors comme vous en ferez pas un intello, vous pouvez toujours le laisser dessiner, ça le rendra pas plus bête, moi je dis ça, j’ai pas de conseil à vous donner, mais rêvez pas d’en faire un ingénieur. Faites quand même attention, il se blesse souvent avec les crayons, donnez-lui plutôt des pastels. Thibault a trouvé sa voie, une voie royale : l’art. Cependant, ce touche-à-tout (sauf à ça, c’est à moi) de génie, en souvenir du petit tas de fumier familial, a un appétit d’ogre et n’entend pas emprunter les sentiers balisés.

Délaissant un temps le dessin, Thibault s’essaye au rugby, après tout, je suis pas plus con qu’un ballon. Rapidement repéré par des recruteurs sud-africains il se fait un nom dans ce monde de brutes à l’accent de réparateur de machine à laver. Mais on ne la fait pas au destin et Thibault perd d’abord un genou au cours d’un match qui se voulait amical puis sa prothèse en jouant au foot sur une plage bretonne. Il est obligé de marcher avec une jambe de bois pendant quelques mois durant lesquels il perd une course mémorable l’opposant à une personne âgée de 87 ans faisant prendre l’air à sa grand-mère. Pendant cette période de doute, tout espoir de revenir au plus haut niveau s’évanouit lorsque, pensant s’être complètement remis de ses blessures, il sort faire un petit footing. Après quelques minutes de course, convaincu d’avoir recouvré toutes ses facultés, il se lance dans un sprint – son dernier – au cours duquel il se fait doubler par tout un défilé d’anciens combattants, dont treize invalides. Thibault met un terme à sa carrière sportive, entame une grève de la faim qu’il interrompt après trois heures de souffrance en jurant de ne plus jamais sortir de chez lui sans son paquet de cacahuètes dans la poche.

Le sport lui ayant signifié son désir de l’envoyer se faire voir chez les Grecs, Thibault prend deux décisions décisives : il sera gros et artiste. A force de volonté et sans l’aide de personne, il prend quinze kilos et apprend à jouer du bouzouki en virtuose. Au cours d’un concert, il retrouve un ami d’enfance, Sébastien Burna, réalisateur revendiquant l’héritage de Max Pécas. Thibault se lance alors dans l’écriture de scénario. Récompensé, il ne trouve pas d’acteur capable d’appréhender la finesse de ses écrits. Il décide alors de se mettre en scène lui-même. Son interprétation dans Le clown se maquille en trois heures réalisé par Sébastien Burna lui vaut le surnom de nouveau Jean Lefebvre et personne n’a oublié sa cascade époustouflante dans Je me suis cassé la gueule dans une crotte de chien, le chef-d’œuvre d’Emmanuel de Saint-Eno. N’ayant plus rien à prouver, lassé par le star-system, la drogue et les filles faciles, Thibault plaque tout et s’en va vivre dans la Creuse chez son cousin Régis. Coincé dans les chiottes un jour de diarrhée, il dévore toute la collection de Canard Enchaîné de son cousin avant de se torcher avec (avec les journaux, pas avec son cousin) et se jure de devenir dessinateur une fois sortit des chiottes.

S’imposant une discipline de fer, il dessine alors sans relâche à la cadence infernale de trois dessins par an, ne s’accordant qu’une courte pause de juillet 2000 à septembre 2004 pour réfléchir à la guerre et à la faim dans le monde et aboutir à la conclusion que c’est mal et qu’il est contre. Parallèlement, il suit l’enseignement des grands maîtres en histoire de l’Université de Bourgogne. Employant la technique du contre-exemple, ceux-ci lui font découvrir ce que signifie penser. En 2004, il est consacré meilleur artisan chocolatier de France pour son mémoire sur l’histoire du journal Hara-Kiri. Pendant ses recherches, il rencontre et se lie d’amitié avec François Cavanna, son maître à penser, fondateur du journal satirique. Cette belle amitié fait long feu, ils se brouillent à cause d’une sombre histoire de femmes (« Putain ! Les gonzesses ! », dira plus tard Cavanna sur son lit de mort). Encouragé par ses professeurs, Thibault prépare les concours d’entrée aux plus grandes écoles. En 2007, il intègre l’Institut Supérieur des Stages Non Rémunérés et ne Menant à Rien (ISSNRMR). Il n’oublie pas le dessin pour autant et, ne s’accordant aucun répit, dessine pendant les cours de la main droite en prenant des notes de la main gauche. Les marges de ses cahiers sont pour lui un espace d’expression artistique et d’entraînement quotidien. Il affine son trait et peaufine ses gags ce dont témoignent les quarante-trois versions de la blague de la pute qui repeint son plafond.

2008 est pour Thibault l’année de la consécration. Le journal L’Humanité lui fait les yeux doux et lui propose 10 euros par dessin. Thibault ne s’en laisse pas compter, ajoutez un zéro, d’accord mais on enlève le un, topez là. Pour zéro euro – mais toute notre sympathie – Thibault fait régulièrement la une de L’Huma. En trois coups de crayons, il ringardise les Cabu, les Pétillon, les Charb et autres ronds-de-cuir du dessin de presse français.

Qui est Thibault ? Un génie ? Un poète ? Un étalon ? Un novateur ? Un iconoclaste ? Une bête de sexe ? Troubadour des temps modernes, ne serait-il pas simplement tout ça à la fois (Y a plus que dans l’Equipe qu’on ose encore écrire comme ça).

Son site : http://www.glandeur-nature.com/

@-Leravi - http://www.leravi.org