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L’humanité dans un dé à coudre

On est ravi !
le 27/06/2016

Au pied de la Bonne Mère à Marseille, l’atelier d’insertion 13 A’tipik permet de raccommoder les liens avec le monde du travail. Mais comme son nom l’indique, ici, les choses ne se passent pas comme ailleurs…

Mètre autour du cou et paire de ciseaux en main, Zahour, 28 ans, est concentré sur la découpe d’une robe. Cela fait plus d’un an qu’il travaille dans cet atelier de couture pas comme les autres, le bien nommé : 13 A’tipik ! Depuis septembre 2012, au cœur du chic quartier Vauban (Marseille 6ème), sous l’œil de la Bonne Mère, ce chantier d’insertion accueille une quinzaine de personnes en contrat de six à dix-huit mois, 26 heures par semaine. Des hommes, des femmes, parfois venus du bout du monde ou simplement des quartiers nord de Marseille, symbole aussi d’un bout de monde. Réfugiés, chômeurs de longue durée, travailleurs handicapés ou ayant connu un parcours compliqué, ils sont venus ici nouer ou renouer avec l’univers du travail, mais pas seulement…

Le bureau de Sahouda Maallem, fondatrice et directrice de l’association, est situé en fond d’atelier. Par manque de place, il sert aussi d’espace de stockage. 13 A’tipik est le résultat d’un long parcours de vie, tant professionnel que personnel pour cette femme autodidacte et combative. Veuve très jeune, Sahouda élève seule ses enfants dont sa fille qui souffre de déficience intellectuelle. Un CAP pour seul bagage, elle est embauchée par la Mission locale du quartier Monclar à Avignon. Elle y fera ses armes dans l’insertion pendant 27 ans, comme chargée de projet emploi. Entre temps, elle étudie l’anthropologie pour comprendre au mieux les populations qu’elle reçoit et valide une licence en formation. En 2000, elle crée avec sa sœur couturière un premier atelier d’insertion Chez Babel, toujours à Monclar. En 2010 elle s’inscrit en master 2 « Economie sociale et solidaire » à Marseille. Dans cette ville où elle n’a aucun réseau, elle décide pourtant de créer un autre atelier d’insertion par la couture et étend le champ du social en proposant d’habiller ceux que la société classe dans les « hors normes », qu’ils soient handicapés ou en surpoids. Une autre façon aussi de lutter contre l’exclusion (1).

Patchwork de vies

«  Je ne voulais pas que l’on réponde à un public conforme. Dès qu’on commence à devenir normatif ça me pose problème. Je suis d’origine algérienne et le terme de minorité m’a toujours dérangée, explique Sahouda. Politique d’intégration et inter-culturalité la passionnent, 13 A’tipik est son laboratoire d’expérimentation. Rue des Antilles, hommes et femmes travaillent ensemble, peu importe la culture, la religion, le handicap ou le niveau de langue. Mongolie, Moldavie, Algérie, Maroc, Cap Vert, Afghanistan… «  Ici c’est la tour de Babel ! Et c’est une grande richesse ! Ma préoccupation c’est d’avoir des gens motivés, peu importe d’où ils viennent  », explique la maîtresse des lieux qui porte un regard bienveillant sur chacun de ses protégés. Et ne ferme jamais vraiment la porte aux réfractaires - il y en a - car si un jour ils sont prêts, ils peuvent toujours revenir.

«  Quand on a vécu des choses difficiles dans la vie, on trouve toujours l’énergie nécessaire !  », explique Sahouda, admirative face au chemin de vie de certains et à leur détermination. Assia, 42 ans, est marocaine. Après 18 ans passés en Espagne, la crise a eu raison de sa petite entreprise. Elle est arrivée seule à Marseille pour trouver du travail et permettre à son mari et ses enfants de la rejoindre. «  Une femme comme elle s’en sortira toujours dans la vie  »,lance Sahouda. Zahrour lui est arrivé d’Afghanistan à pied en passant par les Balkans, marchant de jour comme de nuit. Il a passé deux ans à travailler en Grèce - «  comme un animal  » selon ses propres termes - avant de poursuivre son chemin jusqu’à Marseille. «  Je me sens bien ici, explique le jeune homme. Il y a différentes personnes, différentes cultures. C’est important. Parce que ça permet de mieux comprendre les autres.  » Pour Fabienne, styliste de formation, plutôt habituée à travailler seule, ce qui lui plaît dans cette expérience d’encadrante technique c’est «  la dimension humaine ». «  Ici on prend le temps, on est bien et on se respecte  », note Benaouda, 58 ans, dont 49 ans de métier ! C’est l’homme indispensable de la maison, excellent retoucheur, il est aussi capable de réparer les machines.

Tisser des liens

«  Je ne gère pas qu’un atelier d’insertion, c’est au-delà de ça, il y a une entraide fabuleuse ici », se réjouit Sahouda pour qui social et solidaire ne sont pas de vains mots. L’association offre souvent un premier salaire ce qui permet ensuite de trouver un logement. Chacun se mobilise alors pour dégoter un frigo à un tel, un matelas à un autre et pour aider au déménagement. «  C’est un cocon ici, on est entouré  », note Dounia, arrivée d’Algérie il y a trois ans. Après des années d’usine et un emploi harassant chez Sodexo, Djamila est contente d’être là, malgré les heures passées dans les transports en commun. Originaire des quartiers nord de Marseille où elle est née, elle avoue qu’avant de travailler ici elle ne connaissait pas le quartier. Et qu’elle n’a d’ailleurs jamais mis les pieds à Notre Dame de la Garde.

Choisir d’installer l’atelier hors des territoires de la politique de la ville ne permet pas à 13 A’tipik de prétendre aux aides qui y sont liées même si l’association accueille en majorité des gens venus de quartiers prioritaires. Sahouda trouve cela injuste car « quand vous quittez votre territoire pour aller ailleurs, la mobilité elle commence déjà là !  ». Décloisonner, ouvrir d’autres horizons que celui de la cité, ne plus avoir peur de ce que l’on ne connaît pas, c’est aussi cela l’insertion.

Ils ne peuvent pas rester ici plus de dix-huit mois, certains arrivent presqu’à la fin de leur contrat et appréhendent un peu la suite… Dounia veut faire ses propres créations, Zahour veut devenir serveur, un projet qui lui tient à cœur, Abdelkrim, lui, préfère laisser faire le destin… «  Je suis intransigeante sur certaines choses, sur les règles comportementales, sur le respect des heures, sur la qualité du travail, explique Sahouda. J’essaie de les rapprocher au plus près de la réalité, de les motiver, de leur donner la niaque, mais aussi surtout, la notion de plaisir ! » Et de conclure en Bonne Mère : «  Je les aime en fait !  »

Samantha Rouchard

1. L’atelier travaille aussi avec de jeunes créateurs locaux. Récemment la marque marseillaise Kaporal lui a confié des kilos de jeans à recycler en sacs, cache-pots ou coussins. A cette occasion, l’atelier accueille chaque semaine Daniela et Naidati, élèves à l’Ecole de la deuxième chance.

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De la Syrie à Plan de Campagne

Samer, 29 ans, a monté sa propre boutique Sam Couture à Plan de Campagne dans la galerie marchande du Géant Casino. Couturier de père en fils en Syrie où sa famille possédait de gros ateliers, il débute à 15 ans dans le métier. Il part ensuite travailler deux ans à Dubaï pour Zahra et Dior notamment. Sur place il rencontre une jeune française, Sabrina, qu’il épousera. La révolution éclate, le départ pour la France est inéluctable…

Samer n’est resté que trois mois à 13 A’tipik, mais après deux ans de galère ce fut son premier contact avec le monde du travail. Il y a amélioré son français aussi. Ouvrir sa boutique c’était son rêve pour « choisir [mon] chemin et construire [mon] avenir ».

Son frère est assassiné en Syrie. Non sans difficultés, il fait venir sa famille menacée par le régime. Son père a aussi son atelier à Marseille désormais. « Il ne parlait pas français et il a réussi à réaliser en deux ans ce que d’autres qui sont nés ici n’arriveront jamais à faire », note son épouse pas peu fière.

S. R.

@-Leravi - http://www.leravi.org