« Marseille, c’est comme la Seine-Saint-Denis »

mai 2014 | PAR Michel Gairaud, Rafi Hamal
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Entretien en partenariat avec Radio Grenouille
Michel Samson, journaliste, invité de la Grande Tchatche
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Comment expliquer le succès jamais démenti de « Gouverner Marseille », votre livre coécrit avec l’anthropologue Michel Péraldi ?
Avec cet essai nous avons réussi à articuler un peu la ville et sa vie politique en défendant, par exemple, cette idée toute simple que tout le monde comprend mais que personne ne reprend : les classes moyennes dominent Marseille. Elle est dirigée depuis 50 ans ni par des grands patrons ni par des chômeurs. Ce n’est pas spécifiquement marseillais. Finalement c’est une ville comme les autres à l’exception de Paris, Lyon ou Bordeaux qui, elles, ne ressemblent pas à la France car les pauvres n’y sont pas. Pour comprendre Marseille, il faut la comparer à la Seine-Saint-Denis (93).

Le temps passe, le monde change et les mêmes élus demeurent. Comment expliquer ce paradoxe ?
Marseille bouge c’est sûr. Dans notre dernier film (Ndlr réalisé lors des municipales en mars 2014 et actuellement en montage) nous avons voulu montrer d’autres aspects de Marseille symbolisés par le Mucem, pas seulement parce qu’il a de la gueule. Il s’inscrit dans toute cette partie du port où, enfant, je voyais passer des cargos et où, maintenant, je vois des touristes, des restaurants, des commerces et un musée extraordinaire. Le changement du port est incroyable et pourtant en 2014 Gaudin (UMP) a été réélu maire. En face, le candidat socialiste, Mennucci, je l’ai filmé il y a 25 ans. Il a donc mis un quart de siècle à se croire éligible quitte à se prendre une baffe. L’explication c’est que si les villes changent ce n’est pas principalement en raison des acteurs politiques. Si le port s’est transformé ce n’est pas à cause de Mr Defferre, Vigouroux ou Gaudin mais parce que le transport mondial maritime passe désormais ailleurs.

L’une des caractéristiques des dernières municipales c’est l’abstention.
Le taux d’abstention est invraisemblable à Marseille, un peu au-dessus de la moyenne nationale, et on n’y pense jamais. Dans la circonscription où a été élue Sylvie Andrieux (Ndlr députée ex-PS condamnée à quatre ans de prison pour détournements de fonds publics. Elle fait appel) il y a 125 000 habitants. La moitié seulement sont inscrits sur les listes électorales, la moitié des inscrits vote, etc… Finalement les élus sont désignés par 5 à 20 % de la population. A Marseille, Naples ou Paris, la politique c’est du clientélisme et des réseaux. Or, avec la crise de l’emploi et du logement dans un des arrondissements les plus pauvres d’Europe, le clientélisme est lui aussi en crise.

Pourquoi la défaite de Patrick Mennucci a-t-elle été aussi cuisante ?
Il n’a pas été capable de capter et remobiliser une partie de cet électorat qu’Hollande a énervé. Pape Diouf qui, comme lui, affirmait vouloir tout changer, a aussi pris une baffe énorme. Mais contrairement à Bernard Tapie, il a un gros défaut sur lui : il est noir.

Est-ce que ce sont aussi les origines de Samia Ghali qui lui ont fait perdre la primaire désignant le candidat socialiste ?
Nous avons filmé la campagne de Samia Ghali (Ndlr maire de secteur PS) en 2001 où elle avait arraché une victoire déjà dans des conditions très rudes. A votre question, je réponds peut-être. C’est compliqué un parti. Les gens peuvent ne pas être racistes mais y affirmer « si on la présente, les électeurs ne vont pas aimer ».

Dans le 15-16, on a donc Samia Ghali, sénatrice-maire, mais aussi un conseiller général issu de l’immigration. Assiste-t-on à un vote miroir communautaire ?
Le fait que s’imposent après de longues et rudes batailles des gens qui représentent un petit peu mieux la population est une chose heureuse, normale. Il n’y a pas une séparation entre le miroir et les idées. Quand je vote, comme tout le monde, c’est un peu pour les idées et un peu pour la gueule du candidat. Les élections sont un produit chimiquement impur. C’est pour ça que c’est intéressant mais aussi que cela produit parfois des impasses…

Comme, au Nord de Marseille toujours, avec l’élection d’un maire de secteur FN… S’agit-il là d’un phénomène nouveau ?

Déjà en 1986, je signais dans Libération une enquête de trois pages titrée « le FN s’implante dans les quartiers ouvriers ». Une journaliste, Anne Tristan, a publié à la fin des années 80 Au Front, un reportage sur le militantisme FN dans les quartiers Nord de Marseille. Ce n’est pas un phénomène nouveau, prétendre l’inverse me stupéfie. Qu’ils prennent la mairie, je déteste ça, comme leurs valeurs. Symboliquement c’est effectivement catastrophique. Mais j’ai suivi les élections pour Le Monde depuis 95 : le nombre de voix du FN baisse dans la ville mais pas les pourcentages.

Le FN pourrait-il s’emparer de Marseille comme il l’a fait autrefois de Toulon ?
Je ne crois pas. Le FN fait du clientélisme et du népotisme. Le maire à Toulon faisait travailler sa femme, son gendre, ses copains. Il a fait encore pire que les autres. Que va pouvoir démontrer Stéphane Ravier dans sa mairie de secteur ? Son sort dépend surtout du succès, ou pas, de Marine Le Pen à la présidentielle en 2017. Une fois de plus, l’idée que Marseille serait une ville à part sur le plan politique est aberrante. Ses deux seules spécificités c’est que les banlieues n’existent pas, puisqu’elles sont inclues dans ses frontières, et c’est que les villes qui l’entourent sont plus riches…

Pourquoi la victoire du FN n’a pas donné lieu à de nombreuses réactions comme autrefois ?
Une partie des acteurs pensent que cela ne sert à rien de se mobiliser. L’obsession du FN rend fou le PS et la droite. Ils ne répondent pas sur les questions de fond. Le tissu associatif, et la capacité « à s’associer pour », est en crise. Surtout, l’éloignement du monde politique du monde réel est massif. En mars dernier, nous sommes allés au soir du 1er tour, le dimanche, au siège du parti socialiste que j’ai filmé dans les mêmes circonstances depuis 89. Je ne reconnaissais rien : Il y avait 80 journalistes mais zéro militant. C’est une image puissante : les militants absents, les journalistes face à eux-mêmes. Je n’ai jamais vu une campagne aussi bien organisée médiatiquement que celle de Patrick Mennucci. Le programme était clair. Cela n’a servi à rien.

Jean-Noël Guérini, dont vous avez suivi la campagne en 2008, a-t-il un avenir politique ?
Il est sorti du champ. Est-ce que c’est à vie ? En politique on ne dit jamais « jamais ». La pénalisation des acteurs politiques est croissante alors qu’ils sont de plus en plus propres sur eux. Le président du CG 13 (ex-PS) sera-t-il condamné pour association de malfaiteurs ? L’instruction est complexe. J’ai lu les 1500 pièces. Que son frère ait truqué des trucs, c’est clair. Que les deux frères soient potes et se téléphonent 8 fois jours oui. Pour le reste… Les questions morales en politique sont devenues majeures alors que quand j’étais jeune on s’en moquait.

Votre regard sur le vrai-faux retour de Bernard Tapie à Marseille ?
Il aime beaucoup agir, l’argent, intervenir publiquement. C’est un type qui a une mémoire d’éléphant et une reconnaissance zéro. L’une de ses grosses difficultés dans la vie politique c’est qu’il n’a pas sauvé ceux qui l’avaient aidé au contraire d’un Gaudin ou d’un Hollande. Quand on s’en va, on sauve ses amis, on construit un réseau. Tapie a joué un rôle mineur lors des dernières municipales marseillaises.

Propos recueillis par Michel Gairaud et Rafi Hamal